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Obligé d'étouffer mes plaintes sans échos,
Et de noyer mon cæur dans ses propres sanglots ;
Obligé d'arracher à l'ame sa pensée
Comme on arrache une arme aux mains d'une insensée ;
Ayant tout mon bonheur à mes pieds répandu
Sans pouvoir y jeter un regard défendu ,
Le caur vide et saignant jusqu'à ce qu'il en meure,
Et n'osant même à Dieu nommer ce que je pleure,
Il faut vivre et marcher sans ombre, toujours seul ,
Mort parmi les vivans, cet habit pour linceul !
Mort! ah ! plutôt jeté tout bouillonnant de vie
Parmi ces morts dont l'ame est déjà refroidie!
Étouffant sans pouvoir mourir , et nourrissant
Le ver de mon tombeau du plus chaud de mon sang !...
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Oh! que t'avais-je fait, éternelle justice,
Pour mériter si jeune un si rare supplice?
Cet amour comme un piége à mon cæur préparé,
Sans toi, sans tes desseins, l'aurais-je rencontré ?
N'en avais-je pas fui, tout brûlant et tout jeune;
Le péril inconnu dans la veille et le jeûne;
Pour sauver mon caur chaste et garder mon oil pur
Entre le monde et moi mis l'épaisseur d'un mur ?
Est-ce moi qui l'ai fait s'écrouler sur ma tête?
Et quand pour m'abriter au nid de la tempête

J'allais m'ensevelir dans le creux du rocher,
Seigneur, est-ce elle ou vous que j'y venais chercher ?
Est-ce moi qui, prenant cette enfant inconnue,
La portais , l'enfermais avec moi dans la nue,
Et par mon ignorance et son déguisement,
Me créais le péril d'un double sentiment?
Est-ce moi qui, couvant de nos deux cæurs la flamme,
Nous fis pendant deux ans vivre d'une seule ame,
Pour qu'en nous séparant tout à coup sans pitié,
Chacun des deux, de l'autre emportat la moitié ?
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Si c'est Dieu qui l'a fait, pourquoi moi qui l'expie?
L'innocent à ses yeux paye-t-il pour l'impie?
Ou plutôt est-il donc dans ses sacrés desseins
Que ceux qu'il a choisis ici-bas pour ses saints,
Avant de brûler l'homme à ses bûchers sublimes,
Les premiers sur l'autel lui servent de victimes ?

Ah! je me soumettrais sans murmure à ta loi,
Dieu jaloux! si du fer tu n'égorgeais que moi !
J'ai voulu, j'ai tenté ton cruel ministère ,
Je saurai jusqu'au sang le subir et me taire !
Mais elle !... mais cet ange à peine descendu,
Pauvre ange, prise au piège à l'homme seul tendu,
Tendre enfant, par toi-même à mon sein confiée,
Que par mon amour même, Ô Dieu, sacrifiée,

Proscrite de ces bras ouverts pour la porter,
Elle aille en retombant à mes pieds se heurter,
Trainer dans les langueurs d'un élernel veuvage
Du front qu'elle adora l'ineffaçable image!
Ou porter, jeune et morte, aux bras d'un autre époux,
D'un cæur tout calciné les précoces dégoûts !...
M'accuser à jamais du froid qui la dévore
Et blasphémer son Dieu par le nom qu'elle adore!
Ah ! c'est plus qu'un mortel ne pouvait accepter,
Ce qu'au prix du ciel même il fallait racheter,
Ce que j'achèterais de ma vie éternelle,
De l'immortalité que je maudis sans elle !
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
O Laurence! O pitié, reviens , pardonne-moi !
Je l'immolais à Dieu, mon seul Dieu c'était toi!
Je ne puisais qu'en toi cette force suprême
Qui m'élevait de terre au-dessus de toi-même,
Qui me faisait trouver, pour mieux te protéger,
Tout sacrifice faible et tout fardeau léger.
Je me croyais un Dieu !... non je n'étais qu'un homme.
Je maudis mon triomphe avant qu'il se consomme!
Je me repens cent fois de ma fausse vertu!
Ah! s'il est temps encor, Laurence, m'entends-tu ?
Je me jette à tes pieds, je t'ouvre pour la vie
Ces bras où sur mon sein tu retombes ravie,

Oui, ces bras dont l'étreinte, o ma fille ! 0 ma sæur!
Vont en se refermant te sceller sur mon cœur!
Oh! tu m'entends! oh! viens, oh! viens vivante ou morte,
Dans notre ciel à nous viens que je te remporte !
Renversons le rocher; courons, n'écoutons pas
Ce qui gronde là-haut, ce qui maudit en bas;
N'entendons pas ces voix mentant à la nature :
L'oracle est dans le ceur de chaque créature,
L'irrésistible voix qui convie au bonheur ;
C'est mieux que la vertu , l'innocence et l'honneur,
C'est le cri du ciel même entendu sur la terre!
Aimons-nous, ô ma vie! Allons dans le mystère
Cacher à l’æil humain d'ineffables amours
Qui n'auront d'autre fin que celle de nos jours,
De notre double vie epuisons les délices;
Quand la mort dans nos dents vient briser les calices ,
Qui sait quel est le sage ou quel est l'insensé ,
De celui qui l'a bu tel que Dieu l'a versé,
Ou qui la refusant à sa soif assouvie
Au songe de la mort sacrifia sa vie ?
Ce doute existât-il je voudrais l'encourir.
Une vie avec toi , puis à jamais mourir!
Une vie avec toi, puis l'enfer et ses flammes !
Une vie avec toi, puis la mort à nos ames !
Car cette horrible vie est un enfer sans toi !
Le néant éternel y commence pour moi!

Oui, c'en est fait, je fuis, je t'arrache à ce monde, Je te rapporte au ciel. . . . . . . . . .

(On entend la cloche de la chapelle qui sonne l'office

du soir et appelle les jeunes prêtres aux stalles.)

Airain sacré qui gronde ! Cri d'en haut qui m'appelle aux marches de ma croix , Ah! mon cæur égaré se retrouve à ta voix.

Comme des ailes d'ange en mon ciel balancées
Tu chasses de mon front mes honteuses pensées ! -
Tu refoules le crime avec le désespoir
Dans ce sein qui renait aux accens du devoir !
De mes propres sanglots il semble que tu pleures ,
Sympathique instrument de ces saintes demeures ;
Que de poids d'un caur lourd n’as-tu pas soulevé !
Combien d'ames en peine à tes glas ont rêvé !
Combien de bons élans, d'ardeurs sanctifiées
Les anges à tes soins n'ont-ils pas confiées !
Que de pesans soupirs, de l'ombre du saint lieu,
N’ont-ils pas remonté sur tes ailes à Dieu !
Et combien n'as-tu pas des saintes agonies
Sonné pour la vertu les angoisses finies!
Tu chantes aux mortels l'aube et le soir des jours,
Tu sais combien du temps les longs momens sont courts,

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