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PRÉFACE.

VOLTAIRE a dit : « Si c'est Homère qui a fait Virgile, » c'est son plus bel ouvrage. » Suivons cette idée. Un des plus intéressans spectacles qu'on puisse observer, c'est l'impression du génie sur le génie. J'aime à me représenter le poëte latin, au moment où il-fit la première lecture de l'Iliade, plein de l'inspiration qu'il venoit de recevoir, méditant un poëme qui devoit procurer aux Romains un nouveau triomphe sur la Grèce, évoquant de l'oubli Énée perdu dans la foule des guerriers troyens, si un nom cité par Homère peut être oublié; je me plais à voir ce jeune poëte lisant au théâtre les premiers essais de son Éneide, enivrant la superbe Rome du récit de ses victoires, Auguste de celui de ses triomphes et de sa gloire; j'aime à voir le rival d'Homère accueilli par une acclamation générale, et faisant oublier aux Romains les représentations théâtrales, les gladiateurs et les pantomimes, pour jouir de la peinture de leurs brillantes destinées.

Une des qualités les plus indispensables de l'épopée, c'est que le sujet en soit national. Les besoins de la vanité ne sont ni les moins sentis, ni les moins communs. Les peuples

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sont comme les particuliers et les familles : tous entendent avec plaisir l'histoire de leurs aïeux ou de leurs fondateurs, comme un enfant voit avec plus d'intérêt la maison paternelle et ses terres patrimoniales, que les plus belles possessions étrangères. Aussi les deux poëmes d'Homère ont-ils, sous ce rapport, un grand avantage. Celui de Virgile n'en a pas moins : son sujet, comme national, est heureusement choisi. Les Romains étoient, au moins autant que les Grecs, flattés de leur origine, et de tout ce qui étoit favorable à leur orgueil généalogique. Le poëte étoit en cela seconde par toutes les traditions populaires ; elles étoient pour lui un moyen naturel de caresser toutes les vanités. Jules César se plaisoit à faire croire que son prénom venoit d’Iule, fils d'Énée; Auguste, son fils adoptif, n'abandonna point cette prétention. Une foule de familles aimoient à se perdre dans la nuit des temps. Les Claudius vouloient remonter jusqu'à Clausus, les Memmius jusqu'à Mnesthée (genus a quo nomine Memmi), les Cluentius jusqu'à Cloanthe; et les différens auteurs de ces familles illustres goûtoient, en lisant Virgile , le plaisir d'y voir leurs fondateurs jouer un rôle distingué. Enfin, la nation elle-même prenoit sa part de ce que l'antiquité et le merveilleux de cette origine pouvoient avoir de flatteur. Un grand nombre de fêtes religieuses ou civiles, le culte de Vesta, celui de Cybèle et de presque tous leurs dicux, les cérémonies avec lesquelles on proclamoit la paix ou la guerre, les armes des guerriers, les vêtemens des pontifes, avoient passé des Troyens et des Grecs aux Romains; et ce n'étoit pas la partie de leur héritage dont ils so croyoient le moins honorés. A cela se joignoit une foule d'oracles et de prophéties qui, mettant les destinées romaines sous la garde et sous la protection des dieux, donnoient à ce peuple plus d'éclat et de dignité, et disposoient d'avance les nations à recevoir plus volontiers ses lois, et à reconnoître sa souveraineté. Les Romains avoient si bien senti cet avan*tage, qu'ils en témoignèrent une reconnoissance solennelle, en déchargeant de toutes sortes d'impôts les sujets de l'ancienne Troie; et il sembloit que cet affranchissement ajoutât à l'authenticité de leur origine.

Qu'on me permette quelques observations qui ont le double objet, et de faire sentir les principales beautés de l'Éneide, et de répondre à quelques critiques, accréditées par des littérateurs célèbres.

Virgile a trouvé dans son sujet des moyens que n'avoit pas Homère. Celui-ci étoit nécessairement resserré dans la Grèce; Virgile embrasse à la fois la Grèce et l'Italie : on entend dans toute l'Éneide le retentissement de la chute de Troie. Un empire à détruire, voilà le sujet d'Homère : ce grand empire détruit, et se relevant en Italie sous un nouveau nom et sous de meilleurs auspices, le monde entier promis à sa domination, voilà le sujet de Virgile. Il s'est placé entre le tombeau de Troie et le berceau de Rome; et, par une multitude d'oracles, par les prophéties d'Anchise, et l'ingénieuse fiction du bouclier forgé par Vulcain, il a pu suivre les grandes destinées de cette superbe capitale, depuis la louve de Romulus jusqu'aux aigles romaines, depuis le chaume royal du bon Évandre jusqu'aux pompes du Capitole.

de d'orach Proie et le met de Viro

Si toute sa fable, si tous ses évènemens eussent été empruntés de la Grèce, il auroit manqué de nouveauté : le fonds en étoit usé par Homère et d'autres écrivains. C'étoit l'arrivée d'Énée en Italie qui ouvroit devant lui un champ vaste et nouveau.

L'antique Ausonie, patrie de Saturne, et berceau de l'âge d'or dont elle conservoit encore la simplicité, un autre climat, un autre gouvernement, une autre religion, d'autres costumes, d'autres mæurs, d'autres armures, rajeunissoient ce que son sujet avoit de trop antique. On ne pouvoit plus que glaner dans la Grèce, il y avoit à moissonner en Italie: cependant il lui étoit permis de recueillir et de semer dans son récit tout ce que l'histoire fabuleuse des Grecs offroit de plus intéressant. De plus, les traditions populaires qui unissoient ensemble, par des parentés et des alliances, les familles grecques et latines les plus illustres, constatoient, indépendamment des oracles, les droits d'Enée, les oppo soient à ceux du jeune héros d'Ardée, et augmentoient l'intérêt national.

Le Tasse, celui de tous les poëtes épiques qui, par la disposition de son plan et la grandeur imposante des caractères, s'est le plus rapproché d'Homère, n'a pas négligé de flatter la vanité de ses compatriotes, non seulement en nommant les premiers auteurs des plus illustres familles d'Italie, mais encore en répandant dans toutes les parties de son poëme les idées de féerie et de chevalerie qui dominoient alors dans ces contrées comme dans le reste de l'Europe. D'ailleurs, la peinture des croisades devoit plus particulièrement intéresser les peuples d'Italie, qui possédoient dans leur capitale le chef suprême de la chrétienté.

Milton n'est point un poëte national; il est le poëte da monde chrétien. C'est dans le jardin d'Eden que sa muse religieuse semble avoir planté cet arbre céleste dont les rejetons se sont étendus dans l'univers entier. Les premiers hommages offerts à l'Être-suprême, la première transgression de la loi divine, le premier châtiment, l'innocence primitive perdue, la race des humains proscrite, la grande perspective de la rédemption future, tout ce qu'il y a pour l'homme d'espérance et de crainte, de crimes et de vertus, de bonheur et de malheur, dans le présent et dans l'avenir, la terre continuellement en commerce avec le ciel; voilà le sublime sujet de Milton. Et quel autre peut lui être comparé?

Une qualité non moins indipensable dans l'épopée, c'est la variété. La raison en est simple : l'action, source de l'intérêt et de la curiosité, étant distribuée dans tout le poëme à de grands intervalles, ne peut attacher autant que celle d'une tragédie resserrée dans un court espace et marchant avec rapidité vers le dénoûment. C'est à cet inconvénient qu'il faut remédier, dans le poëme épique, par une immense variété d'objets, de scènes, d'évènemens et de personnages qui entretiennent l'attention et excitent la curiosité. Le Tasse, voyageant avec un de ses amis, et parvenu sur le sommet d'une montagne très élevée, d'où se découvroit une vaste campagne, lui disoit : « Vois-tu ces montagnes, ces » rochers, ces forêts sauvages, ces vallons cultivés et fer

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