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L'HOMME DES CHAMPS.

CHANT PREMIER.

Boileau jadis a su, d'une imposante voix,
Dicter de l'art des vers les rigoureuses lois;
Le chantre de Mantoue a su des champs dociles
Hâter les dons tardifs par des leçons utiles :
Mais quoi! l'art de jouir, et de jouir des champs
Se peut-il enseigner? Non, sans doute ; et mes chants,
Des austères leçons fuyant le ton sauvage,
Viennent de la nature offrir la douce image,
Inviter les mortels à s'en laisser charmer :
Apprendre à la bien voir, c'est apprendre à l'aimer.
Ainsi, qu'après Vanière et le bon Hésiode,
Du régime rural d'autres riment le code;
D'un pinceau moins usé, dans un cadre nouveau,
Des champêtres plaisirs je trace le tableau;
Et d'un riant séjour le possesseur tranquille
Le maître bienfaisant, l'agriculteur habile,
L'observateur des champs, leur peintre harmonieux
Tour à tour dans mes vers vont paraître à vos yeux;
Sujet digne en effet du chantre de Mantoue :

A son style divin tout cède, je l'avoue;
Mais dans ce fonds, heureux par sa fécondité,
J'ai pour moi la richesse et la variété.

Inspirez donc mes chants, beaux lieux, frais paysages,
Où la vie est plus pure, où les mortels plus sages
Ne se reprochent point le plaisir qu'ils ont eu!
Qui fait aimer les champs fait aimer la vertu :

Ce sont les vrais plaisirs, les vrais biens que je chante.
Mais peu savent goûter leur volupté touchante :
Pour les bien savourer c'est trop peu que des sens,
Il faut un cœur paisible et des goûts innocents.
Toutefois, n'allons pas, déclamateurs stériles,
Affliger de conseils tristement inutiles

Nos riches d'autrefois, nos pauvres Lucullus,
Errants sur les débris d'un luxe qui n'est plus.
On a trop parmi nous réformé l'opulence !
Mais je ne parle pas seulement à la France;
Ainsi que tous les temps j'embrasse tous les lieux.

O vous qui dans les champs prétendez vivre heureux,
N'offrez qu'un encens pur aux déités champêtres.
Héritier corrompu de ses simples ancêtres,
Ce riche qui, d'avance usant tous ses plaisirs
Ainsi que son argent, tourmente ses désirs,
S'écrie à son lever : « Que la ville m'ennuie !
Volons aux champs; c'est là qu'on jouit de la vie,
Qu'on est heureux. » Il part, vole, arrive; l'ennui 1
Le reçoit à la grille et se traîne avec lui.
A peine il a de l'œil parcouru son parterre,
Et son nouveau kiosk, et sa nouvelle serre,
Les relais sont mandés lassé de son château,
Il part, et court bâiller à l'opéra nouveau.
Ainsi, changeant toujours de dégoûts et d'asile,
Il accuse les champs, il accuse la ville;

:

Tous deux sont innocents : le tort est à son cœur ;
Un vase impur aigrit la plus douce liqueur.

Le calme heureux des champs craint une pompe vaine :
L'orgueil produit le faste, et le faste la gêne.
Tel est l'homme; il corrompt et dénature tout.
Qu'au milieu des cités son superbe dégoût
Ait amené les bois, les fleurs et la verdure,
Je lui pardonne encor : j'aime à voir la nature,

Toujours chassée en vain, vengeant toujours ses droits,
Rentrer à force d'art chez les grands et les rois.
Mais je vois en pitié le Crésus imbécile

Qui jusque dans les champs me transporte la ville :
Avec pompe on le couche, on l'habille, on le sert;
Et Mondor au village est à son grand couvert.

Bien plus à plaindre encor les jeunes téméraires
Qui, lassés tout à coup du manoir de leurs pères,
Vont sur le grand théâtre, ennuyés à grands frais,
Étaler leurs champarts, leurs moulins, leurs forêts;
Des puissances du jour assiègent la demeure,
Pour qu'un regard distrait en passant les effleure ;
Ou que par l'homme en place un mot dit de côté
D'un faux air de crédit flatte leur vanité.

Malheureux! qui bientôt reviendront, moins superbes,
Et vendanger leur vigne et recueillir leurs gerbes,
Et sauront qu'il vaut mieux, sous leurs humbles lambris,
Vivre heureux au hameau qu'intrigant à Paris.

Et vous qui de la cour affrontez les tempêtes,
Qu'ont de commun les champs et le trouble où vous êtes?
Vous y paraissez peu; c'est un gîte étranger,

De votre inquiétude hospice passager.

Qu'un jour vous gémirez de vos erreurs cruelles!
Les flatteurs sont ingrats; vos arbres sont fidèles,
Sont des hôtes plus sûrs, de plus discrets amis,
Et tiennent beaucoup mieux tout ce qu'ils ont promis.
Désertant des cités la foule solitaire,

D'avance venez donc apprendre à vous y plaire.
Cultivez vos jardins, volez quelques instants
Aux projets des cités, pour vos projets des champs;
Et si vous n'aimez pas la campagne en vrais sage,
La vanité du moins chérira son ouvrage.

Cependant, pour charmer ses champêtres loisirs,
La plus belle retraite a besoin de plaisirs.

::

Choisissons mais d'abord n'ayons pas la folie
De transporter aux champs Melpomène et Thalie.
Non qu'au séjour des grands j'interdise ces jeux :
Cette pompe convient à leurs châteaux pompeux,
Mais sous nos humbles toits ces scènes théâtrales
Gâtent le doux plaisir des scènes pastorales :
Avec l'art des cités arrive leur vain bruit;
L'étalage se montre, et la gaîté s'enfuit.

Puis quelquefois les mœurs se sentent des coulisses,
Et souvent le boudoir y choisit ses actrices.
Joignez-y ce tracas de sotte vanité,

Et les haines naissant de la rivalité;

C'est à qui sera jeune, amant, prince ou princesse,
Et la troupe est souvent un beau sujet de pièce.
Vous dirai-je l'oubli de soins plus importants,
Les devoirs immolés à de vains passe-temps?
Tel néglige ses fils pour mieux jouer les pères;
Je vois une Mérope, et ne vois point de mères .
L'homme fait place au mime, et le sage au bouffon.
Néron, bourreau de Rome, en était l'histrion :
Tant l'homme se corrompt alors qu'il se déplace!
Laissez donc à Molé, cet acteur plein de grâce,
Aux Fleury, aux Sainval, ces artistes chéris,
L'art d'embellir la scène et de charmer Paris;

Charmer est leur devoir : vous, pour qu'on vous estime,
Soyez l'homme des champs; votre rôle est sublime.
Et quel charme touchant ne promettent-ils pas
A des yeux exercés, à des sens délicats!
Insensible habitant des champêtres demeures,
Sans distinguer les lieux, les saisons et les heures,
Le vulgaire au hasard jouit de leur beauté :
Le sage veut choisir. Tantôt la nouveauté
Prête aux objets naissants sa grâce enchanteresse,
Tantôt de leur déclin l'aspect nous intéresse.

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