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A M. GEORGES VICAIRE

MON CHER AMI,

ORSQUE VOUs avez bien voulu me demander d'inscrire mon nom au-dessous du vôtre sur le titre de ce livre, je n'ai pu m'empêcher de me rappeler cette légende d'un bois du Diable à Paris où Gavarni nous montre deux jeunes gens arrêtés au seuil d'une salle de bal: « Je vais te présenter, bon, mais moi, qui est-ce qui me présentera ? Moi, après. » Notre cas est pour le moins aussi embarrassant. Une préface n'a vraiment sa raison d'être que si un écrivain célèbre se charge de recommander au public l'œuvre d'un inconnu. Je ne suis, ni ne serai jamais célèbre, et vous n'êtes pas du tout un inconnu. Il n'est personne dans notre petit monde qui

a

n'ait consulté votre Bibliographie gastronomique ou feuilleté soit votre savante réimpression du Rôti-Cochon, soit cette édition du Viandier de Taillevent, si scrupuleusement établie sur les manuscrits originaux, avec le concours de notre vénéré maître et ami le baron Jérôme Pichon; mais tous ceux qui ont eu recours à vos bons offices, hier encore à l'Arsenal, aujourd'hui à la Mazarine, savent que vous ne vous êtes nullement cantonné dans cet ordre de travaux doublement appétissants. Toutefois, laissant de côté, non sans esprit de retour, ces vieux maroquins armoriés et ces Explicit fleuronnés que vos mains se plaisent à caresser avec « une dilection respectueuse », suivant le mot de M. Ed. Thierry sur la tombe de Paul Lacroix, vous abordez un monde nouveau et vous me demandez de dire en votre nom aux lecteurs du Manuel ce que vous avez entendu faire et quelles difficultés il vous a fallu

surmonter.

Je vous remercie de vous être souvenu qu'à mes débuts, déjà lointains, j'osai traiter, selon la mesure de mes forces, quelques parties de l'ensemble que votre Manuel embrassera tout entier, et j'interromps bien volontiers des recherches d'ordre très différent pour causer avec vous de cette branche de la bibliographie que je néglige malgré moi depuis plusieurs années, mais à laquelle je garde un culte fidèle.

Je tiens, en effet, mon cher ami, - et sur ce point, comme sur tant d'autres, nous sommes absolument d'accord, que le goût du livre moderne peut parfaitement s'allier à celui du livre ancien et, s'il m'est permis de parodier un mot célèbre, qu'on peut être à la fois le dévot de Molière et le fanatique de Victor Hugo. Pour vous, comme pour moi, un livre, quelle que soit sa date, a droit de cité partout du moment

que son texte offre quelque intérêt et que son exécution matérielle trahit peu ou prou la personnalité de ceux qui l'ont conçu et mené à bien.

Nos aînés n'ont pas professé, tant s'en faut, le même éclectisme, et il a fallu que le siècle qui s'achève touchât à son extrême limite pour que ses derniers enfants se soucient enfin d'un patrimoine trop longtemps gaspillé.

Cette indifférence, me dira-t-on, n'est pas nouvelle, et de tout temps les hommes ont laissé détruire, quand ils n'ont pas détruit eux-mêmes, les vestiges de leur passage sur la terre. Que les contemporains de Molière, par exemple, n'aient attaché aucun prix à ses manuscrits et à ses lettres, et que même leur disparition totale n'ait probablement pas d'autre cause, il n'y a pas plus lieu de s'en étonner que des ravages causés par le « bon goût » dans la plupart de nos édifices gothiques. Il a fallu une révolution politique dont les secousses durent encore pour nous inspirer ce respect du passé qu'ont ignoré nos ancêtres; mais cette réaction bienfaisante ne nous a pas rendus plus perspicaces ni plus prévoyants à l'égard de nos propres richesses.

Tandis qu'à la voix de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Montalembert, de Vitet, de Mérimée (le rapprochement même de ces noms disparates indique assez combien ce mouvement fut général), nos cathédrales et les ruines des demeures féodales trouvaient enfin de zélés défenseurs et se voyaient pourvues de crédits qui ont permis de prolonger leur existence jusqu'à ce jour, Augustin Thierry nous restituait les titres de notre histoire nationale; l'École des Chartes se fondait; la Société de l'Histoire de France groupait ses premiers adhérents, et une circulaire de Guizot, dont le passage au ministère de l'Instruction publique sera l'éternel honneur,

créait cette collection des Documents inédits, sans cesse accrue depuis. Quelques années plus tard, l'examen des manuscrits de Pascal et de J.-J. Rousseau par Victor Cousin ouvrait à l'esprit critique des voies nouvelles où se sont engagés, depuis, tant d'autres chercheurs. En un mot, le xixe siècle a pensé à tout, sauf à lui-même.

Plus que les monuments, l'estampe, le livre, le journal, son succédané, sinon même, en des temps plus ou moins proches, son successeur, ont eu à souffrir de cette incurie : << Nous n'attachons pas grande importance à conserver la ressemblance des comédiens d'aujourd'hui », écrivait, en 1835, le directeur de l'Artiste, s'excusant presque d'offrir à ses abonnés un portrait de Geffroy. Cet aveu dépouillé d'artifice, bien d'autres que Ricourt auraient pu le formuler. C'était le temps où, le dépôt légal n'existant pas pour les journaux, la collection complète de ceux-ci n'a pu être constituée nulle part. Ainsi l'un d'eux (La Charte de 1830), et non des moindres, puisqu'il vécut dix-huit mois et qu'il eut pour rédacteurs littéraires Th. Gautier, Nestor Roqueplan et Édouard Thierry, est représenté à la Bibliothèque par deux numéros, et au Sénat par un semestre; ainsi encore, du Feuilleton des journaux politiques, auquel Balzac avait collaboré en 1830, on ne connaît pas un seul exemplaire complet. C'était le temps où, faute de quelques milliers de francs, le gouvernement et les Chambres laissaient se disperser deux collections uniques en leur genre: la bibliothèque dramatique de Soleinne et la bibliothèque agronomique et rurale de Huzard, dont les catalogues subsistants avivent plus qu'ils n'apaisent nos regrets. C'était le temps où, << pour l'honneur de notre littérature », ainsi que l'imprimait Quérard sans sourciller, un prospectus des Œuvres de

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