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Ascanione pater romanas..., quid struit inimicâ in gente..., etc. Peut-on mieux préparer l'obéissance du héros, et la rendre plus indispensable aux yeux du lecteur romain ? Dans les détails du style, observons la légèreté du premier vers, la hardiesse de cette métaphore, gravidam imperiis, d'autres beautés encore, et surtout la précision et le ton du dernier vers, digne du souverain des Dieux, et marquant si bien la nécessité d'obéir, naviget, hœc summa est, hic nostri nuntius esto.

Les critiques qui reprochent à Virgile l'étendue et les détails du message de Mercure n'ont pas saisi l'intention générale du poëte, qui continue de parler à l'imagination. — La description du mont Atlas est la partie la plus remarquable. Le mélange du mot propre et de l'expression métaphorique présente à la fois une montagne et Atlas personnifié, piniferum et caput, nix et humeros, flumina praecipitant et mento senis, glacie et barba. Observez l'exactitude physique, le poëte joignant à chacune des parties supérieures l'idée des nuages, de la pluie, de la neige, d'où se forment ensuite les fleuves qui sortent de la montagne. — Quoi qu'en disent aussi les commentateurs, les trois derniers vers de ce morceau, haud alitèr terras..., me semblent nécessaires, ne fût-ce que pour ces mots, materno ab avo, qui contribuent à l'unité, par le rapport qu'ils établissent entre Mercure et la description précédente.

Nec prolem Ausoniam et Lavinia respicit arva ?
Naviget : haec summa est, hic nostri nuntius esto. »
Dixerat; ille patris magni parere parabat
Imperio : et primùm pedibus talaria nectit
Aurea, quae sublimem alis, sive aequora supra,
Seu terram, rapido pariter cum flamine portant.
Tum virgam capit : hac animas ille evocat Orco
Pallentes, alias sub tristia Tartara mittit ;
Dat somnos adimitque, et lumina morte resignat.
Illâ fretus agit ventos, et turbida tranat
Nubila. Jamque volans apicem et latera ardua cernit
Atlantis duri, cœlum qui vertice fulcit,
Atlantis, cinctum assiduè cui nubibus atris
Piniferum caput et vento pulsatur et imbri ;
Nix humeros infusa tegit; tum flumina mento
Praecipitant senis, et glacie riget horrida barba.
Hic primùm paribus nitens Cyllenius alis
Constitit; hinc toto praeceps se corpore ad undas
Misit, avi similis quae circum littora, circum
Piscosos scopulos, humilis volat aequora juxta.
Haud aliter terras inter cœlumque volabat
Littus arenosum ad Libyae, ventosque secabat
Materno veniens ab avo Cyllenia proles.

Lorsque Mercure aborde Énée, le but des premiers vers n'est pas seulement d'arrêter nos regards sur le personnage important, mais aussi de nous le montrer établi à Carthage, fundantem arces... Pour annoncer les soins d'une amante, rien de plus poétique et de plus délicat que la parure éclatante d'Énée, et surtout le dernier trait, tenui telas discreverat auro. C'est d'ailleurs un moyen d'amener le début animé, les reproches et les mouvements du discours de Mercure. Un Romain devait sentir, mieux que nous encore, l'ironie, Carthaginis altae, pulchram urbem, et son opposition avec regni rerumque oblite tuarum. L'expression énergique et majestueuse de la puissance de Jupiter, ipse Deûm... regnator..., et la répétition, ipse, imposent déjà la nécessité d'obéir aux ordres souverains, qu'aussitôt Mercure transmet presque dans les mêmes termes, et avec les seuls changements exigés par la circonstance. Le poëte a soin de terminer par le trait important, cui regnum Italiœ Romanaque tellus debentur. Enfin la disparition subite de Mercure confirme la vérité du message et dispense Virgile d'une réponse embarrassante.

Quel parti va prendre Énée ? S'il refuse d'obéir, les destins de Rome sont en péril, il s'expose lui-même à la vengeance de Jupiter ; s'il obéit, que deviendra Didon embrasée des fureurs de l'amour ? Telle est donc la situation réciproque des deux personnages, qu'Énée ne peut y rester ou en sortir, sans le malheur de l'un ou de l'autre. Le nœud de l'action se trouve complétement formé.

Malgré les détails poétiques et l'effet général du récit précédent, il nous arrivera plus d'une fois de prendre parti contre le héros qui se soumet à la volonté toute-puissante. Le cœur est plutôt pour Didon que pour Énée. Cependant gardons-nous de juger le poëte latin d'après notre esprit et nos mœurs : c'est une injustice trop commune. La galanterie chevaleresque et tous les poëmes

Ut primùm alatis tetigit magalia plantis,
AEnean fundantem arces ac tecta novantem
Conspicit. Atque illi stellatus iaspide fulvà
Ensis erat, Tyrioque ardebat murice laena
Demissa ex humeris; dives quae munera Dido
Fecerat, et tenui telas discreverat auro. ,
Continuò invadit : « Tu nunc Carthaginis altae
Fundamenta locas, pulchramque uxorius urbem
Exstruis, heu! regni rerumque oblite tuarum !
Ipse Deùm tibi me claro demittit Olympo
Regnator, cœlum et terras qui numine torquet ;

dont elle est le sujet et l'âme nous ayant accoutumés à voir partout des héros amoureux, il semble que les anciens devaient avoir les mêmes idées : on en veut à l'insensible, au froid héros de ne pas brûler des mêmes feux que Didon, de ne pas répondre à son amour par un juste retour des mêmes sentiments. Mais Virgile ne pouvait pas le supposer sans dégrader Énée. Chez les anciens, l'amour n'est pas héroïque ; c'est une faiblesse, et le plus souvent une passion particulière aux femmes. La tragédie et l'histoire nous en fourniraient un grand nombre de preuves; contentons nous de l'Énéide elle-même. Dans les six derniers livres, Lavinie et les deux héros qui se disputent sa main, de jeunes guerriers pleins de sensibilité, Pallas, Lausus, Euryale, voilà sans doute une ample matière de passions, autant de cœurs qui, sous la plume d'un moderne, ne demanderaient qu'à prendre feu. Virgile n'y songe pas. Cependant si jamais poëte dut se sentir entraîné par son cœur et son génie à traiter l'amour, n'est-ce pas celui qui, dans le rôle de Didon, nous en a laissé un tableau si profond et si fidèle que les modernes, heureux de pouvoir l'imiter, ne l'ont pas encore surpassé? Sa réserve sur ce point lui était commandée par les idées et le goût de son siècle. Il ne faut pas d'ailleurs oublier la ruse de Vénus. Cupidon n'a versé ses poisons que dans le cœur de Didon. Pendant que cette infortunée est en proie à ses douleurs, Énée reste maître de son âme. Les seuls sentiments qu'il doive éprouver, l'amitié et la reconnaissance, ne sauraient lui imposer une conduite et des sacrifices que la piété et la raison réprouvent. Soyons donc convaincus qu'en pleurant comme nous sur le sort de Didon, les anciens songeaient beaucoup moins a reprocher au héros, père des Romains, l'empire qu'il conserve sur lui-même et la conduite que lui imposent Jupiter et les destins de son peuple. Le premier désespoir de Didon et les assauts qu'elle livre au héros sont l'objet principal de la quatrième partie du récit. Après le discours et la disparition de Mercure, Virgile peint la

Ipse haec ferre jubet celeres mandata per auras :
Quid struis?aut quà spe Libycis teris otia terris ?
Si te nulla movet tantarum gloria rerum,
Nec super ipse tuà moliris laude laborem ;
Ascanium surgentem et spes haeredis Iuli
Respice, cui regnum Italiae Romanaque tellus
Debentur. » Tali Cyllenius ore locutus,
Mortales visus medio sermone reliquit,
Et procul in tenuem ex oculis evanuit auram.
At verò AEneas adspectu obmutuit amens,
Arrectacque horrore comae, et vox faucibus haesit.

force de l'impression produite sur l'âme d'Énée, obmutuit amens, arrectœque horrore comœ..., attonitus tanto monitu imperioque Deorum. S'il pouvait y opposer une passion telle que l'amour, on concevrait encore un moment d'hésitation ; mais dans l'état où se trouve le cœur du héros, ardet abire fugâ devient la seule expression vraie. Cependant on l'accuserait d'ingratitude s'il abandonnait sans regrets une reine qui l'a comblé des marques de son amour. L'idée de sacrifice, dulces terras relinquere, sa position douloureuse à l'égard de Didon, exprimée si vivement par le gémissement et les trois interrogations, heu quid agat, quo nunc..., quœ prima, ainsi que par la cadence et l'énergie des deux vers suivants, des trois verbes, dividit, rapit, versat, tous ces détails font sentir la peine que son cœur éprouve. Optima Dido exprime encore le souvenir des bienfaits de la reine. L'ordre secret du départ est aussi justifié : telle est la délicatesse du motif, et surtout de l'expression, que ce silence paraît une attention d'Énée pour Didon, sese intereà... tentaturum aditus, et quœ mollissima fandi tempora. Le lecteur voit dans le cœur du héros la raison de l'ordre secret, et ne s'aperçoit pas qu'aux yeux du poëte le motif important est la scène qui doit en résulter. . L'amour s'endort quelquefois dans la sécurité; mais, pour une femme dont jusqu'ici la passion n'a pas joui d'un seul moment de calme, quelle vérité dans cette prévoyance et dans les mots ou les mouvements qui l'expriment, quis fallere possit amantem, dolos prœsentit, excepitprima, omniatuta timenslLorsquêlemonstre déjà décrit par le poëte, eadem impia Fama, lui apprend les préparatifs

Ardet abire fugâ, dulcesque relinquere terras, -
Attonitus tanto monitu imperioque Deorum.
Heu ! quid agat? quo nunc reginam ambire furentem
Audeat affatu ? quae prima exordia sumat ?
Atque animum nunc huc celerem, nunc dividit illuc,
In partesque rapit varias, perque omnia versat.
Haec alternanti potior sententia visa est :
Mnesthea, Sergestumque vocat, fortemque Cloanthum ;
Classem aptent taciti, sociosque ad littora cogant;
Arma parent, et quae sit rebus causa novandis
Dissimulent; sese interea, quando optima Dido
Nesciat, et tantos rumpi non speret amores,
Tentaturum aditus, et quae mollissima fandi
Tempora, quis rebus dexter modus. Ocyûs omnes
Imperio laeti parent, ac jussa facessunt.
At regina dolos (quis fallere possit amantem ?)
Praesensit, motusque excepit prima futuros,
Omnia tuta timens. Eadem impia Fama furenti
Detulit armari classem, cursumque parari.

du départ, quelle doit être sa fureur ! Virgile la peint en quelques mots, saevit, inops animi; il ne dit plus totâque vagatur urbe furens (v. 68), mais totamque incensa per urbem bacchatur. La comparaison que le dernier mot amène complète le tableau du désordre de toute la personne. Parmi tous les noms des bacchanales, Thyias, Baccho, Orgia, Cythœron, et au moment du délire qu'annoncent les détails, le lecteur ancien ne croyait-il pas voir la bacchante même?

Sans tarder, et comme il convient à l'emportement dont les vers précédents offrent l'image, la scène s'ouvre. Vous entendez une amante, dissimulare etiam sperasti, perfide, tantum posse nefas, une reine, tacitusque meâ decedere terrâ, et à chaque fois dans le premier mot, ce qui rend la fuite plus criminelle et le projet plus avilissant, dissimulare, tacitus. Malgré sa fureur, Didon n'a pas encore perdu toute espérance. Aprèsl'explosion des deux premiers vers, nous trouvons déjà les accents de la tendresse mêlés aux reproches, nec te noster amor, nec te data dextera quondam, et même le témoignage le plus énergique de son amour, moritura crudeli funere Dido. Dans le tableau des dangers qu'Énée brave pour la fuir, quin etiam hyberno... sidere..., le ton, les idées, les paroles semblent joindre au sentiment de la haine que cette fuite annonce, l'inquiétude d'une amante pour l'infidèle qui s'expose à tant de périls. C'est ainsi que nous arrivons graduellement à cette interrogation si cruelle pour le cœur de Didon, mene fugis ? Et là toute sa colère a cessé; elle ne sait plus que pleurer et prier. Quel sentiment dans cette obsécration prolongée et dans les objets qu'elle atteste, has lacrymas, dextram tuam, connubia nostra, inceptos hymenœos ! Combien il est touchant par la cadence même, ce vers qui peint si bien ses sacrifices et sa position, quando aliud

Saevit inops animi, totamque incensa per urbem
Bacchatur : qualis commotis excita sacris
Thyias, ubi audito stimulant trieterica Baccho
Orgia, nocturnusque vocat clamore Cithaeron.
Tandem his AEnean compellat vocibus ultro :
« Dissimulare etiam sperâsti, perfide, tantum
Posse nefas, tacitusque meâ decedere terrâ !
Nec te noster amor, nec te data dextera quondam,
Nec moritura tenet crudeli funere Dido ?
Quin etiam hiberno moliris sidere classem,
Et mediis properas Aquilonibus ire per altum,
Crudelis : Quid ? si non arva aliena domosque
Ignotas peteres, et Troja antiqua maneret,
Troja per undosum peteretur classibus œquor ?
Mene fugis?Per ego haslacrymas dextramque tuam, te,
(Quando aliud mihi jam miserae nihil ipsa reliqui)

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