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un mouvement naturel, il reporte Didon vers la source de son infortune. Quelle vérité dans le sentiment, et dans l'expression des reproches qu'elle adresse à sa sœur ! Comme elle regrette sa première innocence, non licuit... ! L'exagération, more ferœ, convient à sa situation. Ne sent-on pas les remords de son infidélité et ses tourments pénétrer jusqu'au fond de l'âme, avec le dernier vers, e dernier mot, et le silence qui le suit, non servata fides cineri promissa Sichœo? Le lecteur prévoit les dangers dont la fureur de Didon menace les Troyens. Mercure apparaît donc au moment nécessaire, et le départ subit se trouve justifié par l'ordre des dieux. Mais dans les détails approuverons-nous le sommeil d'Énée, jam certus eundi carpebat somnos ? Tandis que Didon est en proie à ses douleurs, l'auteur de tant de maux goûte un profond repos! Ce n'est pas justifier le poëte que de dire, comme Delille, qu'il en avait besoin pour l'apparition de Mercure. Ne pouvons-nous pas dire avec le dieu, quoique dans un autre sens, nate deâ, potes hoc sub casu ducere somnos ?— Énée ne devant pas hésiter, Virgile insiste sur la ressemblance du Dieu qui lui apparaît en songe avec celui qu'il a vu en plein jour, vultu eodem, omnia similis, vocem, etc... L'impression doit être forte et prompte. Tel est d'abord l'effet des premières interrogations, et de cette apostrophe, demens ! Illa convient à la rapidité de la pensée. Et dans l'expression du danger, quelle énergie, dirum nefas versat, vario irarum fluctuat œstu (répétition d'ailleurs trop rapprochée, v. 532), prœceps et prœcipitare dans le même vers, ce tableau jammare turbari trabibus...,

Tu, lacrymis evicta meis, tu prima furentem
His, germana, malis oneras, atque objicis hosti.
Non licuit thalami expertem sinè crimine vitam
Degere, more ferae, tales nec tangere curas !
Non servata fides cimeri promissa Sychaeo! »
Tantos illa suo rumpebat pectore questus.
AEneas celsà in puppi, jam certus eundi,
Carpebat somnos, rebus jam rite paratis.
Huic se forma dei vultu redeuntis eodem
Obtulit in somnis, rursusque ita visa monere est,
Omnia Mercurio similis, vocemque, coloremque,
Et crines flavos, et membra decora juventae :
« Nate deà, potes hoc sub casu ducere somnos ?
Nec, quae te circum stent deinde pericula, cernis ?
Demens! nec Zephyros audis spirare secundos ?
Illa dolos dirumque nefas in pectore versat,
Certa mori, varioque irarum fluctuat aestu.
Non fugis hinc prœceps, dum praecipitare potestas ?
Jam mare turbari trabibus, saevasque videbis

fervere littora flammis. Enfin, la seule preuve que Mercure ait le temps de donner, varium et mutabile semper femina ! La célérité du départ est vivement dépeinte par ces mots énergiques, subitis, corripit, sociosque fatigat, par ce discours subit, prœcipites vigilate..., et par le mouvement qu'impriment aux paroles la rapidité de la mesure, la plupart des images, l'apostrophe et la prière, sequemur te..., adsis ô..., par l'action même d'Énée..., eripit ensem..., ferit retinacula, enfin par la briéveté et l'action rapide de chaque partie de ces deux vers, idem omnes simul ardor habet, rapiuntque ruuntque, littora.... Quoique la reine s'attende au départ d'Énée, cette fuite précipitée est un nouvel outrage. Dans l'agitation où nous l'avons laissée, et sur le point de se livrer à ses fureurs, elle se trouve ainsi amenée au comble de la rage ; et sans s'arrêter à décrire son étonnement, le poëte peint aussitôt ses transports, terque quaterque manu..., flaventesque abscissa comas, proh! Jupiter... ! Lorsque Virgile a conduit les Troyens à Carthage, nous savons quel était son but. Il y arrive dans ce discours : c'est ici qu'il fait remonter à l'origine des deux peuples la rivalité de Rome et de Carthage. On sait l'opinion des anciens sur le pouvoir des imprécations , surtout quand elles étaient prononcées au moment de la mort. Celles de Didon seront accomplies par les infortunes du

Collucere faces, jam fervere littora flammis,
Si te his attigerit terris Aurora morantem.
Eia age, rumpe moras : varium et mutabile semper
Femina. » Sic fatus, nocti se immiscuit atrae.
Tum verò AEneas, subitis exterritus umbris,
Corripit e somno corpus, sociosque fatigat :
« Praecipites vigilate, viri, et considite transtris ;
Solvite vela citi : deus, aethere missus ab alto,
Festinare fugam tortosque incidere funes
Ecce iterum stimulat. Sequimur te, sancte deorum,
Quisquis es, imperioque iterum paremus ovantes.
Adsis ô, placidusque juves, et sidera cœlo
Dextra feras. » Dixit, vaginàque eripit ensem
Fulmineum, strictoque ferit retinacula ferro.
Idem omnes simul ardor habet : rapiuntque, ruuntque ;
Littora deseruère : latet sub classibus aequor :
Adnixi torquent spumas, et caerula verrunt.
Et jam prima novo spargebat lumine terras
Tithoni croceum linquens Aurora cubile :
Regina e speculis ut primùm albescere lucem
Vidit et aequatis classem procedere velis,
Littoraque et vacuos sensit sine remige portus,
Terque quaterque manu pectus percussa decorum,
Flaventesque abscissa comas : « Proh Jupiter! ibit

héros et par l'acharnement des guerres puniquès. Sa rage contre Énée pouvant seule amener cette rage qui embrasse toute la postérité, nous allons voir le poëte arriver graduellement aux imprécations nationales, et de manière que cette pensée principale de tout le récit termine le discours. Le départ d'Énée, voilà ce qui frappe ses regards, voilà ce qu'elle exprime d'abord avec le mouvement et la brusquerie qui marquent à la fois sa surprise et sa fureur, proh l Jupiterl ibit... : vient aussitôt l'insulte que hic ainsi placé et advena opposé à nostris regnis font si bien sentir. L'expression intéresse son peuple à l'outrage, et déjà elle s'étonne qu'il ne coure pas aux armes, non arma, totâque ex urbe..., diripient.... : cette idée, exprimée si vivement, mais d'abord sous la forme du doute, s'accorde si bien avec ses transports, qu'à l'instant même les ordres sont donnés, comme si ses sujets l'entendaient, et avec la célérité nécessaire pour atteindre l'ennemi, ite, ferte citi flammas... — Didon ne voit personne en mouvement : elle s'aperçoit de son délire, quid loquor, aut ubi sum... Ce retour sur elle-même rend pour un moment quelque pouvoir à sa raison ; infelix Dido..., cette apostrophe et la lenteur du vers expriment un sentiment profond des maux, qu'elle se reproche d'abord, tum decuit quum sceptra dabas, et qu'aussitôt, par un mouvement aussi rapide que naturel, elle rejette sur le parjure et l'hypocrisie du Troyen, en dextra fidesque, quem secum patrios... Penates, quem... A cette pensée, exprimée avec les détails et l'amertume de l'ironie, elle retombe dans de nouveaux transports. — Le traître échappe à sa vengeance ! vengeance dont elle se retrace avec tant de regrets les horribles douceurs ! Ces images successives, abreptum, divellere, undis spargere, non socios, non ipsum... prolongent les supplices et la jouissance; la dernière rappelle ce que la vengeance a pu inventer de plus affreux, Ascanium patriis epulandum appo

Hic, ait, et nostris illuserit advena regnis !
Non arma expedient, totâque ex urbe sequentur,
Diripientque rates alii navalibus ? Ite,
Ferte citi flammas, date vela, impellite remos...
Quidloquor?aut ubi sum? quae menteminsania mutat?
Infelix Dido ! nunc te facta impia tangunt :
Tum decuit, quum sceptra dabas. En dextra fidesque,
Quem secum patrios aiunt portare Penates,
Quem subiisse humeris confectum aetate parentem !
Non potui abreptum divellere corpus, et undis
Spargere? non socios, non ipsum absumere ferro
Ascanium, patriisque epulandum apponere mensis ?

nere mensis. Elle ne l'a point fait ! La raison qui l'arrêtait, verùm anceps pugnœ fuerat fortuna, elle la renverse en quatre mots, fuisset, quem metui moritura : et alors, dans un nouveau tableau, quelle effroyable gradation de vengeance ! Après avoir brûlé la flotte, implessemque fores flammis, lorsque la fuite des Troyens est impossible, rien ne lui échappe; extinxem exprime un anéantissement complet; au père elle joint le fils et la race tout entière, natumque patremque cum genere, et dans un dernier transport de rage et d'amour, memet super ipsa dedissem. Dans la terminaison répétée des quatre verbes, tulissem, implessem, extinxem, dedissem, ne sent-on pas une horrible jouissance, et dans le son même une espèce de grincement de dents ?

Vains regrets ! Il ne lui reste plus que les Dieux pour vengeurs : elle implore les Dieux.Au style coupé et aux accents serrés de la rage, succède le ton soutenu et solennel des imprécations. Quoi de plus imposant que ce début, sol qui terrarum flammis..., tuque harum interpres... Juno ?... Après les noms infernaux énoncés avec les détails consacrés, la dernière idée, morientis Elisae, confirme l'horreur et l'accomplissement des vœux. — Il semble d'abord que Didon devrait précipiter la vengeance, comme dans un des discours précédents (Supplicia hausurum scopulis, v. 385); mais alors ses imprécations ne pourraient pas s'étendre sur la postérité d'Énée et des Troyens. Virgile suppose donc qu'elle se soumet aux destins qui lui sont connus ; mais avec quels regrets , infandum caput, terris adnare, et la triple répétition, necesse est, sic fata Jovis poscunt, hic terminus hœret ! — Dans l'expression de ses vœux contre Énée, on reconnaît l'énergie et l'exagération de la fureur. Ils seront tous accomplis; mais ils n'ont d'ailleurs que le degré de clarté nécessaire, pour être vérifiés, suivant l'usage, après l'événement.

Verùm anceps pugnae fuerat fortuna... Fuisset !
Quem metui moritura ? Faces in castra tulissem,
Implessemque foros flammis, natumque patremque
Cum genere exstinxem, memet supèr ipsa dedissem.
Sol, qui terrarum flammis opera omnia lustras,
Tuque harum interpres curarum et conscia Juno,
Nocturnisque Hecate triviis ululata per urbes,
Et Dirae ultrices, et di morientis Elisae,
Accipite haec, meritumque malis advertite numen,
Et nostras audite preces. Si tangere portus
Infandum caput ac terris adnare necesse est,
Et sic fata Jovis poscunt, hic terminus haeret ;
At bello audacis populi vexatus et armis,
Finibus extorris, complexu avulsus Iuli,

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Enfin, la race tout entière que Didon eût enveloppée dansnier vengeance, natumque, patremque, cum genere extinxem, elle l'enveloppe avec Énée dans ses imprécations. Quelle solennité, quelle énergie dans ce mouvement et dans l'appel à Carthage, tùm vos, 6 Tyrii..., dans l'offrande qu'elle réclame de son peuple, cinerique hœc mittite nostro munera, dans cet arrêt si bien accompli, nullus amor populis nec fœdera sunto ! En prononçant ce vers, exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor, ne croirait-on pas sentir l'effet d'une évocation infernale, et voir paraître Annibal ? Peut-on mieux caractériser la seconde guerre punique, qui désolera le sein même de l'Italie , face, ferro, sequare Dardanios colonos ? Quocumque tempore semblerait devoir suffire; mais avec les détails, nunc, olim, le vers présente bien mieux tous les temps que sa haine embrasse. Enfin, pour exprimer le dernier excès de la rage, et peindre en terminant le choc des deux peuples, rien de plus fort que cette hyperbole, où jusqu'à la fin les mots se choquent contre les mots, littora littoribus, fluctibus undas, arma armis, ipsique nepotesque.

Il ne reste plus qu'à hâter la mort de Didon, quàm primum abrumpere lucem. Virgile supposant, comme la suite le prouve, et comme il en avait besoin, qu'elle ne va pas seule au bûcher, le but de ses paroles et du message de la nourrice est de cacher son dessein aux femmes qui l'accompagnent. Il s'agit d'un sacrifice ; sa sœur doit y assister; elle la prie même de se hâter, hûc siste sororem, dic properet... Ce sacrifice convenu et déjà commencé, monstrata piacula,... ritè incepta..., doit-il paraître plus dange

Auxilium imploret, videatque indigna suorum
Funera, nec, quum se sub leges pacis iniquae
Tradiderit, regno aut optatà luce fruatur,
Sed cadat ante diem, mediâque inhumatus arenâ.
Haec precor; hanc vocem extremam cum sanguine fundo.
Tum vos, o Tyrii, stirpem et genus omne futurum
Exercete odiis, cinerique haec mittite nostro
Munera : nullus amor populis mec fœdera sunto.
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor,
Qui face Dardanios ferroque sequare colonos,
Nunc, olim, quocumque dabunt se tempore vires :
Littora littoribus contraria, fluctibus undas
Imprecor, arma armis; pugnent ipsique nepotesque. »
Haec ait, et partes animum versabat in omnes,
Invisam quaerens quamprimùm abrumpere lucem.
Tum breviter Barcen nutricem affata Sichaei
(Namque suam patriâ antiquà cinis ater habebat):
« Annam, cara mihi nutrix, huc siste sororem ;
Dic corpus properet fluviali spargere lymphâ,

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