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tabentes artus..., quel est le premier besoin des Troyens ? c'est du feu. Le moyen de s'en procurer, si commun dans une circonstance ordinaire, devient assez important pour permettre les petits détails de ces trois vers, ac primùm silici scintillam; admirons l'harmonie imitative du premier, la netteté de chaque fait, et l'ordre exact des idées. En second lieu, les Troyens ont besoin de réparer leurs forces : l'état des vivres, Cererem corruptam undis, la fatigue et la longueur du travail nécessaire, fessi rerum, torrere parant, et frangere saxo, rendront plus agréable le soulagement que va leur procurer Enée lui-même. +

Le héros ne s'occupe pas des détails précédents : de plus nobles soins l'agitent. Voyez-le sur ce rocher, d'où la place et l'harmonie des mots semblent porter si loin ses regards, et omnem prospectum latè pelago petit. L'image négative, navem in conspectu nullam, devient encore plus frappante par son opposition avec l'image réelle, tres littore cervos. Proportionnée à l'ensemble, cette chasse n'occupe que quelques vers. Pour la vraisemblance du succès, Virgile insiste sur le nombre des cerfs, tota armenta, longum agmen, vulgus, omnem turbam. L'intention d'Énée et le résultat rattachent naturellement cette partie de l'action à la circonstance principale, nec priùs absistit, quàm septem..., et numerum cum navibus œquet. Le héros voulant ranimer le courage de ses com

Ac primùm silici scintillam excudit Achates,
Suscepitque ignem foliis, atque arida circum
Nutrimenta dedit, rapuitque in fomite flammam.
Tum Cererem corruptam undis Cerealiaque arma
Expediunt fessi rerum, frugesque receptas
Et torrere parant flammis et frangere saxo.
AEneas scopulum interea conscendit, et omnem
Prospectum latè pelago petit, Anthea si quà
Jactatum vento videat, Phrygiasque biremes,
Aut Capyn, aut celsis in puppibus arma Caici.
Navem in conspectu nullam ; tres littore cervos
Prospicit errantes; hos tota armenta sequuntur
A tergo, et longum per valles pascitur agmen.
Constitit hic, arcumque manu celeresque sagittas
Corripuit, fidus quae tela gerebat Achates,
Ductoresque ipsos primum, capita alta ferentes
Cornibus arboreis, sternit : tum vulgus et omnem
Miscet agens telis nemora inter frondea turbam.
Nec priùs absistit quàm septem ingentia victor
Corpora fundat humi, et numerum cum navibus aequet.
Hinc portum petit, et socios partitur in omnes.
Vina bonus quae deinde cadis onerârat Acestes
Littore Trinacrio, dederatque abeuntibus heros,
Dividit, et dictis mœrentia pectora mulcet :
« O socii (neque enim ignari sumus antè malorum),

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pagnons, les vivres qu'il rapporte et le vin qu'il distribue préparent l'effet de son discours. Quel naturel dans la simplicité, le désordre même et les repos des deux premiers vers, ô socii, neque enim ignari..., o passi graviora...l La pensée est ensuite développée avec l'énergie et la pompe d'expression propres à rappeler la grandeur des dangers passés, Scyllœam rabiem, penitusque sonantes scopulos, Cyclopea saaca. Combien il est vrai ce vers de sentiment, forsan et hœc olim meminisse juvabit, ce juvabit si incroyable d'abord, et qu'après les souvenirs précédents on entrevoit déjà comme possible ! Au terme de tant de travaux, per varios casus, per tot discrimina rerum, Énée leur montre le repos qui les attend, sedes quietas, et cette espérance si douce pour des cœurs troyens, illic fas regna resurgere Trojœ. La perspective de cet heureux avenir, récompense de leur courage, durate, est l'idée sur laquelle les derniers mots arrêtent leur esprit, vosmet rebus servate secundis.— Rien me marque mieux la situation désespérée des Troyens que l'état d'Énée après ce discours, curis ingentibus œger, spem vultu simulat, premit altum corde dolorem. Dans Homère, les descriptions des repas sont beaucoup plus longues : les héros en font eux-mêmes les préparatifs. Ici la vérité et l'ordre des circonstances dispensent de beaucoup de détails,

que supposent les faits énoncés, tergora deripiunt..., pars in frusta

secant, verubusque..., littore ahena locant alii... Ce n'est qu'après avoir satisfait à leurs premiers besoins, que

les Troyens s'occupent du sort de leurs compagnons absents :

telle est la marche de la nature, postquàm exempta fames... L'effet

O passi graviora, dabit deus his quoque finem.
| Vos et Scyllaeam rabiem penitusque sonantes
Accèstis scopulos ; vos et Cyclopea saxa
Experti : revocate animos, mœstumque timorem
Mittite : forsan et haec olim meminisse juvabit.
Per varios casus, per tot discrimina rerum,
Tendimus in Latium, sedes ubi fata quietas
Ostendunt : illic fas regna resurgere Trojae.
Durate, et vosmet rebus servate secundis. »
Talia voce refert; curisque ingentibus aeger
Spem vultu simulat, premit altum corde dolorem.
Illi se praedae accingunt dapibusque futuris ;
Tergora deripiunt costis, et viscera nudant :
Pars in frusta secant, verubusque trementia figunt ;
Littore ahena locant alii, flammasque ministrant.
Tum victu revocant vires, fusique per herbam
Implentur veteris Bacchi pinguisque ferinae.
Postquam exempta fames epulis, mensaeque remotao,

général du récit se trouve alors complété par le souvenir des infortunés, perdus pour nous aussi bien que pour Énée. Cependant ne peut-on pas reprocher à Virgile de n'avoir pas animé davantage l'inquiétude et la douleur ? Sans déranger les proportions du récit, quelques paroles suffisaient; c'était même un moyen plus sûr encore de fixer l'attention sur l'absence des Troyens, que plus loin nous verrons tout à coup reparaître. Ce récit n'a pas été à l'abri de la critique. On reproche à Virgile de n'avoir pas donné à l'action plus d'éclat et de grandeur, ni conservé au héros un cœur inébranlable. Mais l'intention principale n'est-elle pas de peindre l'affreuse situation où la haine de Junon a réduit les Troyens jetés sur un rivage inconnu ?La pensée, l'action, le style, l'attitude même d'Énée, ne pouvaient mieux convenir à la circonstance et aux vues du poëte : le récit tout entier respire la douleur et l'accablement. -^

Après avoir développé dans le récit de la tempête l'une des deux pensées importantes du début, Virgile arrête maintenant nos regards sur la seconde, sur la fondation et les destins de Rome. L'action toute naturelle de Vénus implorant Jupiter en faveur de son fils, déguise l'art avec lequel ce morceau admirable remplit l'intention du poëte. Un autre avantage, sous le rapport de la combinaison poétique, c'est de présenter en opposition avec la reine des dieux, ennemie d'Énée, les divinités dont la protection rend la lutte possible. Remarquez d'ailleurs le rapprochement et le contraste sublime du sort affreux des Troyens, errant de mers en mers et presque anéantis sur une côte inconnue, avec les destins et la fortune de leur postérité maîtresse de la terre.

Au contraste frappant des premiers vers avec les précédents, on s'aperçoit que la scène est transportée de la terre aux cieux. Quelle puissance et quelle majesté dans l'immense développement qui s'offre à nos regards depuis œthere summo jusqu'à latos populos ! Il semble que Vénus devait implorer Jupiter au moment du

Amissos longo socios sermone requirunt,
Spemque metumque inter dubii, seu vivere credant,
Sive extrema pati, nec jam exaudire vocatos
Praecipuè pius AEneas nunc acris Orontei,
Nunc Amyci casum gemit, et crudelia secum
Fata Lyci, fortemque Gyan, fortemque Cloanthum.
Et jam finis erat, quum Jupiter aethere summo
Despiciens mare velivolum, terrasque jacentes,
Littoraque, et latos populos, sic vertice cœli
Constitit, et Libyae defixit lumina regnis. . ---!

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plus grand péril, ce qui ne s'accordait pas avec le plan et l'unité du récit. Le poëte suppose donc que la déesse, incertaine des sentiments de l'époux de Junon, ne l'aborde qu'en tremblant, et seulement au moment propice, atque illum tales jactantem pectore curas... La tristesse de Vénus est bien celle de la beauté : tristior ne la défigure pas; nitentes lui conserve même son éclat. Le ton de l'exorde, o qui res hominumque deümque œternis regis imperiis et fulmine terres, ce profond hommage à la puissance du souverain des dieux, s'accorde avec l'intention des détails précédents.— A la vive expression des malheurs présents d'Énée et des Troyens, quid meus AEneas..., quid Troes..., quibus tot funera passis..., se joint naturellement celle des regrets de la déesse, forcée de renoncer à ce brillant avenir, sur lequel elle insiste dans ces vers dignes de la grandeur romaine, certe hànc Romanos..., qui mare, qui terras, omni ditione tenerent. Plus elle développe et agrandit cette pensée, plus la parole de Jupiter se trouve engagée par ces mots si heureusement placés, pollicitus, quœ te, genitor, sententia vertit. Aussi verrons-nous le dieu ainsi attaqué reprendre l'expression même de Vénus, neque me sententia vertit (v. 260), et pour confirmer sa promesse, il lui révèlera avec plus d'étendue, longiùs volvens, les destins d'Énée et de sa postérité. Les quatre vers suivants et le reste du discours font sentir l'amertume des regrets de Vénus, et complètent l'effet de ses plaintes sur le cœur de Jupiter, hoc equidem occasum Troje..., solabar..., nunc eadem fortuna..., quem das finem, rex magne, laborum ? Accumulant les obstacles pour Anténor, mediis elapsus Achivis..., elle décrit avec emphase la source et le cours du Timave, per ora novem vasto

Atque illum tales jactantem pectore curas
Tristior, et lacrymis oculos suffusa nitentes,
Alloquitur Venus : « O qui res hominumque Deùmque
AEternis regis imperiis, et fulmine terres,
Quid meus AEneas in te committere tantum,
Quid Troes potuere, quibus tot funera passis
Cunctus ob Italiam terrarum clauditur orbis ?
Certè hinc Romanos olim, volventibus annis,
Hinc fore ductores, revocato a sanguine Teucri,
Qui mare, qui terras omni ditione tenerent,
Pollicitus : quae te, genitor, sententia vertit ?
Hoc equidem occasum Trojae tristesque ruinas
Solabar, fatis contraria fata rependens.
Nunc eadem fortuna viros tot casibus actos
Insequitur : quem das finem, rex magne, laborum ?
Antenor potuit, mediis elapsus Achivis,
Illyricos penetrare sinus atque intima tutus
Regna Liburnorum, et fontcm superare Timavi,

cum murmure montis... : elle appuie sur l'établissement de ce
Troyen en Italie, hic tamen ille urbem Patavi sedesque locavit
Teucrorum..., armaque fixit Troia, sur la paix dont il y jouit,
compostus, placidâ pace, quiescit. Et quel est le sort d'Énée ? na-
vibus, infandum, amissis, Italis longe disjungimur oris, situation
dont ce vers fait encore ressortir l'indignité, nos, tua progenies,
cœli quibus annuis arcem : la mère ne sépare pas son sort de celui
de son fils. Quelle délicatesse dans l'emploi de unius, plus général
encore que le mot français correspondant, puisqu'il est des deux
genres ! Sans blesser l'oreille de Jupiter, époux de Junon, ce seul
mot lui rappelle l'auteur de tant de maux, unius ob iram prodi-
mur. Enfin l'émotion croissante de Vénus autorise la vivacité de
cet appel à la justice et aux promesses de Jupiter, hic pietatis ho-
nos ? Sic nos in sceptra reponis ? Sans avoir le droit de s'offenser,
le souverain des dieux se trouve, pour ainsi dire, obligé de se
justifier : pouvait-on mieux amener salongue réponse aux plaintes
d'une mère et les détails de son discours ?
Par la grandeur de l'image et la cadence du vers, vultu quo
cœlum tempestatesque serenat, et par la délicatesse de cette ex-
pression, oscula libavit natae, la majesté de Jupiter se peint jus-
que dans son sourire et son baiser paternel.
Suivant l'impression qu'a dû produire le discours précédent,
Jupiter, en rassurant Vénus, parce metu, Cytherea, se hâte de
prouver que sa parole est stable, manent immota tuorum fata
tibi; l'ordre même et la précision des mots confirmènt la pensée
générale, qu'aussitôt les détails semblent rendre encore plus posi-
tive et plus sûre, cernes urbem, promissa Lavini mœnia, subli-
mem... feres...AEnean. C'est ainsi que le poëte nous conduit à cette

Unde per ora movem vasto cum murmure montis
It mare proruptum, et pelago premit arva sonanti :
Hic tamen ille urbem Patavi sedesque locavit
Teucrorum, et genti nomen dedit, armaque fixit
Troia; nunc placidà compostus pace quiescit.
Nos, tua progenies, cœli quibus annuis arcem,
Navibus (infandum !) amissis, unius ob iram
Prodimur, atque Italis longè disjungimur oris.
Hic pietatis honos? sic nos in sceptra reponis ? »
Olli subridens hominum sator atque Deorum,
Vultu quo cœlum tempestatesque serenat,
Oscula libavit natae; dehinc talia fatur :
« Parce metu, Cytherea : manent immota tuorum
Fata tibi : cernes urbem et promissa Lavinî
Mœnia, sublimemque feres ad sidera cœli
Magnanimum AEnean, neque me sententia vertit.
Hic (tibi fabor enim, quando haec te cura remordet,

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