Imagens das páginas
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marisque, expriment avec tant d'énergie les efforts et l'étendue. Les dangers qu'elle leur a suscités, et la violence du mouvement, quid Syrtes, aut Scylla mihi, quid vasta Charybdis..., forment un contraste parfait avec le calme actuel des Troyens et avec l'expression de leur sécurité, opiato conduntur Thybridis alceo, securi pelagi atque mei ! Les vers suivants sont de beaucoup inférieurs à ceux du premier livre qu'ils rappellent ; cependant ils sont encore remplis de beautés. La brusquerie et l'énergie de ces mots, quod scelus... tantum... merentem, produisent un grand effet. En laissant de côté les vers correspondants du premier monologue, nous pourrons encore admirer ceux-ci, ast ego, magna Jovis conjux... L'emphase de l'expression, la grandeur et la multiplicité des efforts, nil lin quere inausum..., memet in omnia verti, forment l'opposition la plus humiliante avec ces mots ainsi rejetés, vincor ab AEneá. Enfin le mépris de Junon pour elle-même et pour sa puissance nous conduit naturellement à cette conséquence, quod si mea numina non sunt magna satis..., flectere si neque0 superos, Acheronta movebo : ce vers admirable exprime la pensée principale du discours, dont le but est d'amener l'action de la déesse recourant aux enfers pour accomplir sa vengeance. Le poéte pourrait, comme dans le premier livre, terminer ici le monologue, et faire aussitôt évoquer Alecton. Mais il profite de cette occasion, pour réfuter une objection toute naturelle sur l'acharnement de Junon, qui sait bien devoir un jour fléchir sous la loi du destin. C'est même un nouveau moyen de peindre la violence et l'excès de sa haine. Quand elle a si bien reconnu que les destins l'emporteront, non dabitur..., esto..., atque immota manet fatis..., peut-on porter plus loin la rage que dans cette réponse, at trahere, atque moras tantis licet addere rebus ? Quelle énergie

Absumptae in Teucros vires cœlique marisque :
Quid Syrtes aut Scylla mihi, quid vasta Charybdis
Profuit ? optatà conduntur Thybridis alveo,
Securi pelagi atque mei : Mars perdere gentem
Immanem Lapithum valuit : concessit in iras
Ipse Deùm antiquam genitor Calydona Dianae :
Quod scelusaut Lapithastantum, aut Calydona merentem
Ast ego, magna Jovis conjux, nil linquere inausum
Quae potui, infelix ! quae memet in omnia verti,
Vincor ab Eneà : Quod si mea numina non sunt
Magna satis, dubitem haud equidem implorare quod usquam est
Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo.
Non dabitur regnis (esto)prohibere Latinis,
Atque immota manet fatis Lavinia conjux :
At trahere, atque moras tantis licet addere rebus ;

la répétition de at licet donne à cette horrible pensée, amborum populos exscindere regum ! Comme elle se délecte dans l'alliance des idées de l'hymen et des images les plus affreuses de la guerre, hâc gener atque socer coeant mercede suorum, sanguine dotabere, virgo, Bellona pronuba ! Lorsqu'elle compare Vénus avec une mortelle, Énée avec Pâris, ne sent-on pas toute l'expression du mépris dans les premières images, face prœgnans, enixa, ignes jugales, et dans la place même de partus suus et de Paris alter ? Enfin, malgré son aveu précédent, et suivant la nature de la passion qui se plaît à s'abuser, le dernier vers annonce encore un reste d'espoir, funestaeque iterum recidiva in Pergama taedae. La colère produit sur la pensée et la parole le même effet que sur le visage : plus elle est violente, plus elle dégrade. Quoique dans ce monologue on reconnaisse encore la reine des Dieux, elle y conserve moins de dignité que dans le premier. Nous trouvons la même différence entre les deux récits, et de chaque côté l'harmonie la plus parfaite avec la situation et les discours de Junon; dans le premier livre, la description de l'antre d'Éole et le tableau sublime de la tempête; maintenant, le portrait d'Alecton et l'horrible action du monstre infernal. Quelques mots suffisent pour peindre la furie, d'abord les traits qui conviennent au rôle qu'elle va jouer, tristia bella, irœque, insidiœque... cordi, ensuite l'expression la plus énergique de l'horreur qu'elle inspire, odit et ipse pater..., enfin l'activité que retrace sa figure, tot sese vertit in ora, tàm sœvae facies, et surtout la dernière image, tot pullulat atra colubris. — Junon flatte Alecton comme Éole sur sa puissance; mais quelle différence de ton

At licet amborum populos exscindere regum.
Hâc gener atque socer coeant mercede suorum.
Sanguine Trojano et Rutulo dotabere, virgo ;
Et Bellona manet te pronuba : nec face tantùm
Cisseis praegnans ignes enixa jugales ;
Quin idem Veneri partus suus, et Paris alter,
Funestaeque iterum recidiva in Pergama taedae. »
Haec ubi dicta dedit, terras horrenda petivit.
Luctificam Allecto Dirarum ab sede dearum
Infernisque ciet tenebris; cui tristia bella,
Iraeque, insidiaeque, et crimina noxia cordi.
Odit et ipse pater Pluton, odère sorores
Tartareae monstrum ; tot sese vertit in ora,
Tam saevae facies, tot pullulat atra colubris !
Quam Jumo his acuit verbis, ac talia fatur -
« Hunc mihi da proprium, virgo sata Nocte, laborem,
Hanc operam, ne noster honos infractave cedat
Fama loco; neu connubiis ambire Latinum

et de langage ! Avec quelle promptitude sa rage accumule ces horribles idées, tu potes unanimos... fratres, tu verbera tectis..., tibi nomina mille, mille nocendi artes, enfin fecundum concute pectus ! Et lorsqu'elle peint l'action même, quelle énergie, quelle rapidité, disjice compositam..., sere, arma velit, poscat, rapiat ! Éole a répondu à Junon; mais l'impatiente furie est aussitôt en action, exin Gorgoneis... La fureur qui s'empare du cœur d'Amate, de Turnus et des peuples, cette métaphore employée dans le style ordinaire, va devenir une image réelle et former trois actions distinctes, que le poëte raconte avec la variété conforme au genre et au caractère des personnages. Nous connaissons les projets et les vœux d'Amate. Maintenant Virgile se contente de nous la montrer seule dans son appartement, tacitum limen Amatae, et de peindre en quelques mots ce qui se passait dans le cœur d'une femme et d'une mère, feminœ ardentem curaeque irœque coquebant. De cet état si favorable aux projets de a furie, nous allons la voir passer graduellement aux derniers accès du délire. Ne suivons-nous pas avec les mouvements et l'action du serpent la passion, qui peu à peu s'empare de l'âme, et la conduit par degrés aux plus violents transports? Quelle perfection dans cette poésie, qui nous peint le reptile errant sur le corps d'Amate, et partout avec des images variées, suivant les parties du corps qu'il parcourt ! D'abord sur le sein, inter vestes et pectora ; ne semble-t-il pas l'effleurer sans pouvoir être senti, levia, lapsus, attactu nullo, fallitque furentem ? Ensuite autour du cou et sur la tête, fit tortile collo aurum..., fit longœ tœnia vittœ ;

AEneadae possint Italosve obsidere fines.
Tu potes unanimos armare in praelia fratres,
Atque odiis versare domos; tu verbera tectis
Funereasque inferre faces ; tibi nomina mille,
Mille nocendi artes : fecundum concute pectus.
Disjice compositam pacem, sere crimina belli ;
Arma velit poscatque simul rapiatque juventus. »
Exin Gorgoneis Allecto infecta venenis
Principio Latium et Laurentis tecta tyranni
Celsa petit, tacitumque obsedit limen Amatae,
Quam super adventu Teucrûm Turnique hymenaeis
Femineae ardentem curaeque iraeque coquebant.
Huic dea caeruleis unum de crinibus anguem
Conjicit, inque sinum praecordia ad intima subdit,
Quo furibunda domum monstro permisceat omnem.
Ille inter vestes et levia pectora lapsus
Volvitur attactu nullo, fallitque furentem,
Vipeream inspirans animam : fit tortile collo

les deux épithètes font mieux ressortir encore le contraste des images. La gradation des vers suivants exprime aussi parfaitement le progrès du mal : ce n'est d'abord qu'un poison, qui se fait sentir à peine, udo veneno sublapsa, pertentat sensus, ensuite un feu qui s'insinue dans les os, ossibus implicat ignem, enfin une flamme qui bientôt embrasera le cœur tout entier, necdum animus toto pectore flammam. Cette gradation si bien ménagée permet au poëte de suivre la marche de la nature. En effet, il est vraisemblable qu'avant de soulever la nation, Amate essaie de gagner ou de fléchir le roi. Rien de plus vrai dans la pensée et dans l'expression, mollius, et solito matrum de more, multa super natâ lacrymans. Le mépris que les Troyens pouvaient inspirer, cette idée que Virgile avait écartée dans le récit de l'ambassade, est la première du discours d'Amate, exsulibus... Teucris. Chaque mot du vers suivant s'adresse au cœur d'un père, genitor au lieu de conjux, nataeque, tuîque, matris, et miseret, dont la répétition fait si bien sentir le malheur qu'elle prévoit, et qu'elle exprime avec tant d'énergie, quam .. perfidus... prœdo, accusation aussitôt complétée par cet exemple, que le mouvement anime encore, at non sic Phrygius... pastor... Helenam... Quelle adresse et quelle naturel dans cette concession, si gener externâ petitur de gente, idque sedet, Faunique premunt te jussa ! Ses raisons n'en auront que plus de force, pour lever les scrupules du roi omnem equidem... externam... reor... Latinus reste inébranlable. Complétant alors le développement

Aurum ingens coluber, fit longae tacnia vittae,
Innectitque comas, et membris lubricus errat.
Ac, dum prima lues udo sublapsa veneno
Pertentat sensus atque ossibus implicat ignem,
Necdum animus toto percepit pectore flammam,
Molliùs et solito matrum de more locuta est,
Multa super natà lacrymans Phrygiisque hymenaeis :
« Exsulibusne datur ducenda Lavinia Teucris,
o genitor ? nec te miseret nataeque tuique,
Nec matris miseret, quam primo Aquilone relinquet
Perfidus, alta petens, abductâ virgine, praedo ?
At non sic Phrygius penetrat Lacedaemona pastor,
Ledaeamque Helenam Trojanas vexit ad arces ?
Quid tua sancta fides, quid cura antiqua tuorum,
Et consanguineo toties data dextera Turno ?
Si gener externà petitur de gente Latinis,
Idque sedet, Faunique premunt te jussa parentis,
Omnem equidem sceptris terram quae libera nostris
Dissidet, externam reor, et sic dicere Divos ;
Et Turno, si prima domûs repetatur origo,
Hnachus Acrisiusque patres, mediaeque Mycenae, »

de l'image allégorique, penitus in viscera lapsum serpentis furiale malum..., le poëte livre Amate à toutes ses fureurs. La pitié même qu'elle inspire, infelix, ajoute à l'expression de ses transports, ingentibus excita monstris,.sine more furit lymphata. On voit que Virgile cherche à relever l'action et l'objet de la comparaison par l'idée de l'étendue, magno in gyro, vacua atria circum, par le sentiment de l'admiration, stupet inscia... manus, mirata, par la noble hardiesse des derniers mots, dant animos; mais un effet particulier du genre de mouvement qu'à chaque fois le fouet accélère, torto sub verbere volitans, actus habenâ curvatis fertur spatiis, volubile buxum, plagœ, c'est que nous voyons le sabot tourner plutôt que courir : et, quoique le poëte ajoute, haud cursu segnior illo, le tournoiement domine et dégrade un peu trop le personnage dont il semble peindre le mouvement. Lorsque Didon était en proie à sa passion, Virgile peignait aussi l'agitation de son corps, mais sans développer l'image, liv. IV, v. 68, 300 : il garde moins de ménagement avec la reine des Latins. De même la simple comparaison de Didon avec une bacchante va devenir pour Amate une action véritable, simulato numine Bacchi... Quoi de plus poétique que ces bacchanales dont le délire s'accorde avec l'état de la reine et seconde ses projets ? C'est d'abord un moyen de soustraire Lavinie à son père, natam frondosis montibus abdit... Le poëte ne semble-t-il pas s'animer des mêmes transports, quand il représente Amate consacrant sa fille à Bacchus, evoe, Bacche, fremens, solum te virgine dignum ? Un effet connu des bacchanales, cette contagion de délire, dont les femmes mêmes auraient eu peine à rendre compte, a lieu dans le récit avec la même rapidité,

His ubi nequidquam dictis experta Latinum
Contrà stare videt, penitusque in viscera lapsum
Serpentis furiale malum totamque pererrat,
Tum verò infelix, ingentibus excita monstris,
Immensam sinè more furit lymphata per urbem.
Ceu quondam torto volitans sub verbere turbo,
Quem pueri magno in gyro vacua atria circùm
Intenti ludo exercent ; ille actus habenà
Curvatis fertur spatiis ; stupet inscia suprà
Impubesque manus, mirata volubile buxum ;
Dant animos plagae : non cursu segnior illo
Per medias urbes agitur populosque feroces.
Quin etiam in sylvas, simulato numine Bacchi,
Majus adorta nefas majoremque orsa furorem,
Evolat, et natam frondosis montibus abdit,
Quò thalamum eripiat Teucris taedasque moretur,
Evoe, Bacche, fremens, solum te virgine dignum
Vociferans; etenim molles tibi sumere thyrsos ;

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