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Turnus arrivant au lieu du combat, incessu tacito..., suppliciter, demisso lumine, tabentesque genœ, in corpore pallor. Est-ce là ce héros dont nous venons de voir la résolution et les emportements? Il est vrai qu'après tant de preuves signalées de sa valeur et de sa confiance, Turnus reconnaissant tout à coup sa faiblesse à la vue de son rival, et son armée tout entière portant le même jugement, le poëte semble donner à Énée une grandeur immense. Mais un héros, dans nos mœurs surtout, ne tremble jamais, même en présence de la mort. Le caractère de Turnus se dément : il s'abaisse à nos yeux, et ce n'est pas agrandir Énée que de faire son rival plus petit. Avec le plan que Virgile s'est tracé, cette faute devenait peut-être inévitable. En effet, si Turnus se présente au combat avec confiance et dans l'attitude du courage, si l'extérieur des deux héros n'annonce pas l'évidente supériorité du Troyen, les Rutules jugeront-ils le combat inégal, impar ea pugna..., non viribus œquis ? Juturne déguisée leur dira-t-elle que Turnus sera vaincu, et qu'ils vont devenir les sujets des Troyens ? Il n'y a que cette persuasion qui puisse leur faire engager la bataille. Enfin, comme nous verrons dans la suite, si Turnus conservait son caractère et les élans de sa fureur, l'engagement général serait bientôt terminé par la rencontre des deux héros. On conçoit donc que Virgile ait pu commettre cette faute; mais elle n'en existe pas moins, et elle nuit beaucoup à l'effet du douzième livre.

Juturne montre d'abord l'avantage des Rutules sur les Troyens. Peut-elle l'exposer plus vivement que par cette question, et par le parallèle qui sert de réponse, numerone an viribus œqui non sumus, en omnes et Troes et Arcades... vix hostem...? Quel effet doit

Jamdudum, et vario misceri pectora motu :
Tum magis, ut propiùs cernunt, non viribus aequis.
Adjuvat, incessu tacito progressus, et aram

/ Suppliciter venerans demisso lumine Turnus,
Tabentesque genae, et juvenili in corpore pallor.
Quem simul ac Juturna soror crebrescere vidit
Sermonem, et vulgi variare labantia corda,
In medias acies, formam assimilata Camerti,
Cui genus a proavis ingens, clarumque paternae
Nomen erat virtutis, et ipse acerrimus armis,
In medias dat sese acies, haud nescia rerum,
Rumoresque serit varios, ac talia fatur :
« Non pudet, o Rutuli, pro cunctis talibus unam
Objectare animam ? numerone, an viribus aequi
Non sumus ? En omnes et Troes et Arcades hi sunt,
Fatalesque manus, infensa Etruria Turno :
Vix hostem, alterni si congrediamur, habemus.

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produire, d'un côté l'expression magnifique du dévouement et de la gloire du héros, ille quidem ad Superos.., de l'autre la honte et l'esclavage des Rutules exprimés presque dans chaque mot, nos, patriâ amissâ, dominis parere superbis cogemur, qui nunc lenti.. ! Jusque-là, le poëte ne présente que les sujets de Turnus : le sentiment qu'ils éprouvent paraît plus naturel. Mais on sait avec quelle rapidité la passion se communique et s'accroît, jam magis atque magis... Les Latins eux-mêmes se laissent entraîner, ipsi Laurentes mutati... C'est si bien l'infériorité de Turnus qui frappe les esprits, que Virgile répète encore cette idée, Turni sortem miserantur iniquam. — Au milieu de cette agitation, il suffit qu'un fait inattendu survienne, et que quelqu'un commence, la foule suivra. Le moyen employé par le poëte est tout-à-fait dans le goût des anciens, et s'accorde avec leurs idées religieuses, his aliud majus Juturna... 1° L'aigle poursuit les cygnes ; 2" il enlève un des oiseaux qui fuient; 3" les cygnes à leur tour poursuivent l'aigle; 4° celui-ci lâche sa proie. Cette succession de faits si distincts et si bien peints présente une action aussi claire pour nous que pour les spectateurs dont l'attention si vivement annoncée, arrexére animos, complète à nos yeux le tableau et son effet principal. Le courage extraordinaire des cygnes et le merveilleux de l'action contribuent à frapper les esprits, mirabile visu : cependant, pour rendre la victoire moins invraisemblable, Virgile insiste sur le nombre, œthera obscurant pennis , factâ nube premunt; l'aigle lui-même est embarrassé par sa proie, ipso pondere

Ille quidem ad Superos, quorum se devovet aris,
Succedet famà, vivusque per ora feretur ;
Nos, patrià amissà, dominis parere superbis
Cogemur, qui nunc lenti consedimus arvis. »
Talibus incensa est juvenum sententia dictis
Jam magis atque magis, serpitque per agmina murmur.
Ipsi Laurentes mutati, ipsique Latini :
Qui sibi jam requiem pugnae rebusque salutem
Sperabant, nunc arma volunt, fœdusque precantur
Infectum, et Turni sortem miserantur iniquam.
His aliud majus Juturna adjungit, et alto
Dat signum cœlo, quo non praesentius ullum
Turbavit mentes Italas monstroque fefellit.
Namque volans rubrà fulvus Jovis ales in aethrà
Littoreas agitabat aves, turbamque sonantem
Agminis aligeri ; subitò quum lapsus ad undas
Cycnum excellentem pedibus rapit improbus uncis.
Arrexère animos Itali : cunctaeque volucres
Convertunt clamore fugam (mirabile visu !)
AEtheraque obscurant pennis, hostemque per auras
Factà nube premunt; donec vi victus et ipso

defecit. Rien de plus clair que l'application de l'augure à la circonstance , invalidas ut aves..., regem raptum... : chaque trait correspond à l'un des principaux détails du fait précédent. Ce qui complète l'effet des paroles de Tolumnius, c'est leur vivacité, et les sentiments d'honneur et d'indignation qu'elles réveillent dans le cœur des Italiens, ô miseri, quos improbus advena, territat... ut aves, vi populat... 5° 266-323. L'engagement de la bataille. — Aux paroles, Tolumnius joint l'action, dixit..., et telum... contorsit... Le sens de ces mots, simul hoc, simul ingens clamor, et omnes.., leur gradation, leur cadence, peignent bien le moment où va se faire l'explosion. Le choix du guerrier qui tombe atteint du coup mortel, l'intérêt et la pitié que les détails excitent, novem pulcherrima fratrum..., quos.... una... tot conjuac, egregium formâ juvenem ; c'en est assez pour rendre naturelle la fureur des huit autres guerriers qui se précipitent sur l'ennemi, fratres, animosa phalanx, accensaque luctu...; leur nombre ajoute encore à la vérité. L'ébranlement alternatif semble suivre de lyi même ; du côté des Latins, quos contrà Laurentum..., du côté des Troyens, hinc... rursùs inundant Troes..., enfin, sic omnes amor unus habet de

Pondere defecit, praedamque ex unguibus ales
Projecit fluvio, penitusque in nubila fugit.
Tum verò augurium Rutuli clamore salutant,
Expediuntque manus ; primusque Tolumnius augur :
« Hoc erat, hoc votis, inquit, quod saepe petivi;
Accipio, agnoscoque Deos. Me, me duce, ferrum
Corripite, o miseri, quos improbus advena bello
Territat, invalidas ut aves, et littora vestra
Vi populat : petet ille fugam, penitnsque profundo
Vela dabit : vos unanimi densate catervas,
Et regem vobis pugnà defendite raptum. »
Dixit, et adversos telum contorsit in hostes
Procurrens : sonitum dat stridula cornus, et auras
Certa secat : simul hoc, simul ingens clamor, et omnes
Turbati cunei, calefactaque corda tumultu.
Hasta volans, ut fortè novem pulcherrima fratrum
Corpora constiterant contrà, quos fida creârat
Una tot Arcadio conjux Tyrrhena Gylippo,
Horum unum ad medium, teritur quà sutilis alvo
Balteus, et laterum juncturas fibula mordet,
Egregium formâ juvenem et fulgentibus armis,
Transadigit costas, fulvâque effundit arenà.
At fratres, animosa phalanx, accensaque luctu,
Pars gladios stringunt manibus, pars missile ferrum
Corripiunt, caecique ruunt : quos agmina contra
Procurrunt Laurentûm ; hinc densi rursus inundant
Troes Agyllinique, et pictis Arcades armis.

cernere ferro. — Le malheureux Latinus est condamné à jouer partout un triste rôle; c'est une conséquence de son caractère, et ce caractère aussi vrai qu'un autre contribue à l'action par sa nullité même.

Le premier tumulte n'est, aux yeux des deux armées, que l'interruption de la cérémonie sacrée : cette idée va rester aussi quelque temps présente à l'esprit du lecteur, et servir à la fois de complément à la scène du sacrifice et de prélude à la bataille. Ainsi, dans le tableau général, diripuére aras, craterasque focosque ferunt... pulsatos referens... divos : dans les détails, le poëte fait de l'autel et des feux sacrés une cause ou un instrument de mort, oppositis involvitur aris..., ambustum torrem ab arâ corripit. Remarquez en même temps avec quelle variété de circonstances et quelle richesse de poésie la mort des trois guerriers est peinte et racontée : 1° la chute d'Auleste, ruit ille recedens..., l'action et les paroles de Messape, at fervidus...; 2° les détails sur Ebusus, occupat os flammis..., cœsariem lœvâ..., impressoque genu...; 3° la blessure et la mort de Podalire, securi adversi frontem..., olli dura quieS...

Sic omnes amor unus habet decernere ferro :
Diripuère aras : it toto turbida cœlo
Tempestas telorum, ac ferreus ingruit imber ;
Craterasque focosque ferunt. Fugit ipse Latinus,
Pulsatos referens infecto fœdere Divos.
Infrenant alii currus, aut corpora saltu
Subjiciunt in equos, et strictis ensibus adsunt.
Messapus regem, regisque insigne gerentem,
Tyrrhenum Aulesten, avidus confundere fœdus,
Adverso proterret equo : ruit ille recedens,
Et miser oppositis a tergo involvitur aris
In caput inque humeros. At fervidus advolat hastâ
Messapus, teloque orantem multa trabali
Desuper altus equo graviter ferit, atque ita fatur :
« Hoc habet; haec melior magnis data victima Divis. »
Concurrunt Itali, spoliantque calentia membra.
Obvius ambustum torrem Corymaeus ab arâ
Corripit, et venienti Ebuso plagamque ferenti
Occupat os flammis : olli ingens barba reluxit,
Nidoremque ambusta dedit; supèr ipse secutus
· Caesariem laevà turbati corripit hostis,
Impressoque genu nitens, terrae applicat ipsum ;
Sic rigido latus ense ferit. Podalirius Alsum
Pastorem, primâque acie per tela ruentem,
Ense sequens nudo super imminet : ille securi
Adversi frontem mediam mentumque reductà
Disjicit, et sparso latè rigat arma cruore.
Olli dura quies oculos et ferreus urget
Somnus; in aeternam clauduntur lumina moctem,

Le dernier fait complète l'idée et l'intention poétiques. Quoi de plus noble que l'attitude d'Énée au milieu des combattants, dextram tendebat inermem, nudato capite ? Ayant déposé pour le sacrifice une partie de son armure, sa blessure devient encore plus vraisemblable. Quoi de plus héroïque que ses efforts pour empêcher la bataille, les mouvements qui animent son discours, quô ruitis, quœve ista repens..., o cohibete iras, cette noble réclamation, ictum fœdus..., mihi jus concurrere soli..., Turnum jam debent hœc mihi sacra ? C'est en prononçant ces paroles généreuses qu'Énée est atteint d'une flèche, media inter talia... La force du

coup, quo turbine adacta, annonce que le trait n'a pas été lancé p

par un bras ordinaire, et l'incertitude du poëte porte à croire qu'il part de la main d'un dieu. Quelle gloire il attache à cet exploit, quis tantam laudem.., insignis gloria facti, nec sese AEneœ jactavit vulnere quisquam ! Quel est donc ce héros qu'il est si glorieux de blesser par surprise ? — Virgile ne pouvait signaler cette rupture subite par une circonstance plus belle et plus frappante. Il en résulte encore un autre avantage : depuis le dixième livre, la présence du héros assure la victoire à son armée; mais l'intérêt languit bientôt sans l'alternative de la crainte et de l'espérance. Énée étant forcé d'abandonner le champ de bataille, nous allons trembler un moment pour les Troyens repoussés et presque vain

cus, jusqu'à ce que son retour leur rende l'avantage et ajoute encore à sa gloire.

Quoique cette bataille soit plus compliquée que celles des livres précédents, l'ordonnance n'en est pas moins claire dans l'esprit

du poëte. Nous en distinguerons facilement les cinq parties principales.

Première partie : les exploits de Turnus et le danger de l'armée troyenne.

At pius AEneas dextram tendebat inermem,
Nudato capite, atque suos clamore vocabat :
« Quò ruitis ? quaeve ista repens discordia surgit ? | .
O cohibete iras! ictum jam fœdus, et omnes
Compositae leges; mihi jus concurrere soli :
Me sinite, atque auferte metus ; ego fœdera faxo
Firma manu : Turnum jam debent haec mihi sacra. »
Has inter voces, media inter talia verba,
Ecce viro stridens alis allapsa sagitta est ;
Incertum quà pulsa manu, quo turbine adacta,
Quis tantam Rutulis laudem casusne deusne
Attulerit : pressa est insignis gloria facti ;
Nec sese Eneae jactavit vulnere quisquam,

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