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commun aux deux nations, hinc mater cultric Cybele..., détails que l'image et la beauté de ce vers rendent encore plus remarquables, et juncti currum dominœ subiére leones. Après ce développement imposant et digne du sujet, la persuasion d'Anchise achève de se peindre dans la simplicité des derniers vers, annonçant l'exécution facile et prompte de l'entreprise.

A Délos, île habitée par les Grecs, Enée a trouvé un roi ami d'Anchise; de même Virgile a soin de nous apprendre qu'Idoménée ne règne plus dans la Crète, circonstance qui paraît encore confirmer l'explication de l'oracle. Nous voyons l'ennemi de Troie chassé de ses états, pulsum regnis cessisse, un rivage désert, desertaque littor , et la conséquence, hoste vacare domos, sedes adstare relictas : tout invite les Troyens à s'y rendre. -- Dans leur navigation rapide, les îles ne sont nommées que pour désigner la route, et le poëte n'ajoute à chaque nom qu'une expression fort courte ou même un seul mot, pour rappeler les souvenirs ou ce qui frappe les yeux. L'empressement et la joie sont l'idée dominante, nauticus clamor, vario certamine, hortantur socii..., et tandem..., ergo avidus muros optatœ molior urbis, laetam cognomine gentem... : ce qui forme un contraste frappant avec le tableau suivant, où nous voyons les Troyens si cruellement trompés dans leur attente.

Optavitque locum regno. Nondum Ilium et arces
Pergameae steterant; habitabant vallibus imis.
Hinc Mater cultrix Cybele, Corybantiaque aera,
Idaeumque nemus : hinc fida silentia sacris,
Et juncti currum dominae subière leones.
Ergo agite, et, Divûm ducunt quà jussa sequamur :
Placemus ventos, et Gnosia regna petamus.
Nec longo distant cursu ; modò Jupiter adsit,
Tertia lux classem Cretaeis sistet in oris. »
Sic fatus, meritos aris mactavit honores,
Taurum Neptuno, taurum tibi, pulcher Apollo,
Nigram Hiemi pecudem, Zephyris felicibus albam.
Fama volat pulsum regnis cessisse paternis
Idomenea ducem, desertaque littora Cretae,
Hoste vacare domos, sedesque adstare relictas.
Linquimus Ortygiae portus, pelagoque volamus ;
Bacchatamque jugis Naxon, viridemque Donysam,
Olearon, niveamque Paron, sparsasque per aequor
Cycladas, et crebris legimus freta consita terris.
Nauticus exoritur vario certamine clamor.
Hortantur socii Cretam proavosque petamus.
Prosequitur surgens a puppi ventus euntes ;
Et tandem antiquis Curetum allabimur oris.
Ergo avidus muros optatae molior urbis,
Pergameamque voco, et laetam cognomine gentem

Aux ravages de la peste se joignent les menaces de la famine. D'abord l'effet général de la corruption de l'air, d'un côté sur les corps, tabida membris, de l'autre sur les productions de la terre, miseranda... arboribusque satisque; ensuite et dans le même ordre, l'effet particulier, 1° linquebant dulces animas, aut œgra trahebant corpora, observez l'harmonie ; 2° tum steriles... agros..., presque chaque mot peint la sécheresse ou ses conséquences. — Virgile n'aurait-il pas dû placer ici le tableau individuel des dangers ou même de la mort d'un personnage intéressant ? N'est-il pas étonnant qu'il renonce à son habitude, au véritable moyen d'agir sur les cœurs ? Rien ne prouve mieux son intention. Il s'agit de fixer l'incertitude des Troyens sur le but de leurs voyages. Nous avons déjà vu la consultation de l'oracle, la réponse du dieu, le discours d'Anchise. Le reste du récit est consacré à la même pensée, et le poëte évite avec soin les occasions d'émouvoir étrangères à son intention principale.

Ce n'est pas Apollon lui-même qui apparaît à Énée; ce sont ses dieux pénates, qu'il avait sauvés des flammes de Troie, et qui cherchent avec lui un nouvel asile, quos mecum à Trojâ... L'idée est simple et touchante; les détails ne le sont pas moins. Cette lumière qui permet de distinguer les pénates, multo manifesti lumine, est celle de la lune, dont l'harmonie du vers retrace la lueur uniforme et silencieuse, plena per insertas fundebat luna fenestras. Leur discours respire le dévouement et la bonté : voyez d'abord

Hortor amare focos, arcemque attollere tectis.
Jamque ferè sicco subductae littore puppes ;
Connubiis arvisque novis operata juventus ;
Jura domosque dabam : subitò quum tabida membris,
Corrupto cœli tractu, miserandaque venit
Arboribusque satisque lues, et lethifer annus.
Linquebant dulces animas, aut aegra trahebant
Corpora; tum steriles exurere Sirius agros ;
Arebant herbae, et victum seges aegra megabat.
Rursus ad oraclum Ortygiae Phœbumque remenso
Hortatur pater ire mari, veniamque precari ?
Quam fessis finem rebus ferat, unde laborum
Tentare auxilium jubeat, quò vertere cursus.
Nox erat, et terris animalia somnus habebat :
Effigies sacrae Divûm Phrygiique Penates,
Quos mecum a Trojà mediisque ex ignibus urbis
Extuleram, visi ante oculos adstare jacentis
In somnis, multo manifesti lumine, quà se
Plena per insertas fundebat luna fenestras.
Tum sic affari, et curas his demere dictis :
« Quod tibi delato Ortygiam dicturus Apollo est,
Hic canit, et tua nos en ultrQ ad limina mittit,

l'intérêt qu'ils portent au héros, dont ils partagent le destin, nos te, Dardaniâ incensâ..., secuti, nos tumidum sub te... œquor, idcm... tollemus in astra nepotes. Cette idée de grandeur et de puissance, ce langage majestueux, si flatteur pour les Romains, est inspiré par la circonstance; c'est encore un moyen de décider Énée à quitter la Crète pour l'Italie, mœnia magnis magna para... Les quatre vers suivants, que nous avons dèjà vus au premier livre, renferment sur l'Italie des détails clairs et précis, est locus... : il n'y a plus à s'y tromper; hae nobis propriœ sedes, hinc Dardanus ortus..., hœc lœtus... haud dubitanda...; enfin l'ordre positif, Corytum... require..., Dictaea negat tibi Jupiter arva. — En éloignant l'idée d'un songe, Énée ajoute encore à la certitude, nec sopor illud erat...; mais ce qui complète l'effet du récit, c'est le discours d'Anchise.Telle est l'évidence de la révélation, qu'à l'instant même il reconnaît son erreur, agnovit prolem ambiguam... L'accord des prophéties de Cassandre avec les paroles des pénates, les noms mêmes qu'il se rappelle, ne laissent plus le moindre doute, et le lecteur conclut avec lui, cedamus Phœbo, et moniti meliora sequamur.Quelle vérité de langage ! Remarquez surtout le naturel

Nos te, Dardanià incensâ, tuaque arma secuti,
Nos tumidum sub te permensi classibus aequor,
Idem venturos tollemus in astra nepotes,
Imperiumque urbi dabimus. Tu mœnia magnis
Magna para, longumque fugae ne linque laborem.
Mutandae sedes : non haec tibi littora suasit
Delius, aut Cretà jussit considere Apollo.
Est locus, Hesperiam Graii cognomine dicunt,
Terra antiqua, potens armis atque ubere glebae :
OEnotri coluêre viri : nunc fama minores
Italiam dixisse, ducis de nomine, gentem.
Hae nobis propriae sedes; hinc Dardanus ortus,
Jasiusque pater, genus a quo principe nostrum.
Surge age, et haec laetus longaevo dicta parenti
Haud dubitanda refer : Corythum terrasque require
Ausonias : Dictaea negat tibi Jupiter arva. »
Talibus attonitus visis ac voce Deorum,
(Nec sopor illud erat; sed coram agnoscere vultus,
Velatasque comas, praesentiaque ora videbar :
Tum gelidus toto manabat corpore sudor),
Corripio e stratis corpus, tendoque supinas
Ad cœlum cum voce manus, et munera libo
Intemerata focis. Perfecto laetus honore,
Anchisen facio certum, remque ordine pando.
Agnovit prolem ambiguam, geminosque parentes,
Seque novo veterum deceptum errore locorum. -
Tum memorat : « Nate, Iliacis exercite fatis,
Sola niihi tales ( asus Cassandt u canel at ;

de ces deux réflexions, sed quis ad Hesperiœ... littora... aut quem tum vates Cassandra moveret.

Cette partie du troisième livre est sans contredit la moins intéressante. Mais gardons-nous de juger légèrement notre poëte : il faut approfondir, et nous trouverons qu'ici comme ailleurs, c'est le poëte du goût et de la raison. En effet, lorsque dans la suite nous voyons les Troyens s'établir en Italie par la force des armes, n'y aurait-il pas dans la conduite du pieux héros quelque apparence d'usurpation et de brigandage? Virgile met tout en œuvre pour prévenir l'accusation. Malgré les ordres d'Hector et de Créuse, Énée ne cherche pas une contrée lointaine : il veut d'abord fonder sa colonie dans la Thrace, ensuite dans l'île de Crète, sur des rivages abandonnés. Il est loin de songer à l'Italie; tellement que cet oracle d'Apollon, si clair pour le lecteur, les Troyens ne l'ont pas compris : il faut que la peste et la famine les chassent de la Crète; il faut qu'une seconde révélation explique à Enée les paroles du dieu, et que ses pénates désignent eux-mêmes leur nouvelle demeure. Enfin le poëte veut qu'Énée paraisse uniquement obéir à la voix des dieux et du destin, qu'il ne lui soit plus permis de songer à s'établir ailleurs. Il reviendra encore plus d'une fois sur cette idée, et lorsque les Troyens arriveront en Italie, il ne nous restera pas le moindre doute sur la justice de la cause, de la guerre et du triomphe.

Les traditions populaires devant ajouter à la vraisemblance des merveilles et donner au poëme un air de vérité nationale, Virgile ne laisse pas même échapper celles dont la puérilité et le ridicule sont à peine excusés et couverts par leur antique naïveté et par les artifices de la poésie. Un oracle de Jupiter ou d'Apollon avait annoncé aux Troyens qu'ils ne parviendraient à s'établir en Italie qu'après avoir mangé leurs tables; il n'y avait pas de tradition plus répandue. Ces tables, comme nous verrons au septième livre, sont les pains sur lesquels leurs mets étaient d'abord placés et qu'ils mangent ensuite. S'il négligeait un fait aussi connu pour y

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substituer ses propres inventions,Virgile craindrait que son poéme ne perdît le charme de la vraisemblance et de la vérité. Il va donc essayer d'adapter le récit au genre de l'épopée. Prononcé par Jupiter et par Apollon, cet oracle ne serait qu'une plaisanterie indigne de la majesté des dieux, et le contraste de leur grandeur avec la petitesse du résultat, rendrait le récit plus ridicule. Ce n'est donc pas aux dieux, ce n'est pas à un mortel respectable que Virgile prêtera l'oracle, mais à des monstres que les détails avilissent. Il y a accord parfait entre les moyens et la fin. Les Troyens ne sont pas même exposés à un danger plus sérieux que celui de se voir enlever leur repas, et cependant le récit conserve la dignité épique. Les modernes qui jugent sévèrement ce morceau devraient se transporter au siècle de Virgile. Les Harpies ne sont pas des monstres de son invention; ses contemporains étaient familiarisés avec l'image que d'autres poëtes en avaient tracée. Nous ne voyons pas même que chez les anciens ce récit ait été l'objet d'aucune critique. C'est un malheur pour lui d'y avoir introduit cinq ou six mots, qui révoltent notre délicatesse, et sans lesquels les Harpies n'offriraient rien de plus choquant que Polyphème et d'autres monstres. Virgile place les Harpies sur la route d'Énée, dans une des îles Strophades, où les Troyens sont portés par une tempête. L'idée dominante est moins la violence que l'obscurité. La flotte devant s'égarer, le poëte nous la montre loin de la terre, d'abord simplement, altum tenuére rates, puis d'une manière plus sensible, nec jàm ampliùs ullœ apparent terrae, enfin l'image la plus frappante, cœlum undiquè et undiquè pontus. Alors les nuages, tum mihi ruleus..., imber, amènent l'obscurité et la tempête, noctem hiememque ferens... Viennent ensuite les détails de la tempête, continuô venti..., jactamur gurgite vasto, et d'une obscurité plus profonde, involvere diem nimbi, et nox... : le contraste du feu des éclairs ajoute à l'effet du tableau, ingeminant abruptis nubibus ignes. Les Troyens s'écartent de leur route, excutimur cursu, et

Postquam altum tenuêre rates, nec jam amplius ullae
Apparent terrae, cœlum undique, et undique pontus,
Tum mihi caeruleus supra caput adstitit imber,
Noctem hiememque ferens, et inhorruit unda tenebris.
Continuò venti volvunt mare, magnaque surgunt
AEquora : dispersi jactamur gurgite vasto.
Involvêre diem nimbi, et nox humida cœlum
Abstulit; ingeminant abruptis nubibus ignes.
Excutimur cursu, et caecis erramus in undis,
Ipse diem noctemque negat discernere cœlo,

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