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L'ÉNÉIDE

DE

VIRGILE.

. ammœ9 — ,

LIVRE SIXIÈME.

« Ainsi parle Énée, les yeux en pleurs, et donnant à sa flotte un libre essor, enfin il aborde tranquillement à Cumes, colonie de l'Eubée. On tourne les proues vers la mer; l'ancre, à la dent mordante, affermit les vaisseaux dans la rade, et les poupes recourbées couronnent le rivage. Une ardente jeunesse s'élance avec transport sur le sol de l'Hespérie. Ceux-ci cherchent dans les veines d'un caillou les semences du feu qu'elles recèlent; ceux-là s'emparent des forêts voisines, retraites obscures des bêtes sauvages, et montrent avec joie les sources qu'ils ont découvertes.

» Cependant le pieux Énée s'avance vers le rocher * où Apollon préside du haut de son temple, vers «l'antre immense, séjour mystérieux de la redou» table sibylle à qui le prophète de Délos agrandit • l'âme, inspire le génie et découvre l'avenir. Déjà » le prince troyen et sa suite ont pénétré dans les » bois sacrés d'Hécate; déjà ils ont franchi le seuil » du temple tout brillant d'or. »

Ce début remarquable par l'élégance et la précision accoutumées de Virgile, manque d'intérêt et même de vérité. En effet, l'Italie est la seconde patrie des Troyens, le théâtre des exploits réservés au successeur d'Hector, le berceau de la reine du monde; après sept années de recherches infructueuses , après tant de périls sur l'onde et sur la terre, quelle ivresse de joie ne doivent pas éprouver les proscrits de Junon devenus possesseurs d'une contrée qui, en mettant un terme à leurs longues infortunes, ouvre devant eux une carrière de gloire, et leur promet la renaissance d'Ilion sous les lois d'un chef protégé par les dieux! La situation excite une grande attente que le poète ne satisfait pas; mieux inspiré il avait dit au troisième livre:

« Déjà l'Aurore au front de rose avait chassé les » étoiles et colorait les cieux; tout-à-coup dans un

• lointain obscur nous apparaissent comme d'hum

• bles collines les montagnes de l'Italie. Italie! >s'écrie Achate le premier; Italie! Italie! répètent

• mes compagnons, en la saluant par des clameurs «de joie1. Alors mon père Anchise couronne de » fleurs un large cratère, et le remplit d'un vin pur;

• puis, debout sur la poupe, il invoque les immortels : « Dieux de la terre et de l'onde, arbitres des «tempêtes, accordez-nous une route facile, et «gonflez nos voiles d'un souffle favorable.» A ces «mots le vent redouble au gré de nos désirs; déjà » le port se rapproche et s'élargit devant nous; et » sur une hauteur apparaît à nos yeux le temple de «Minerve. » Les Troyens entrent dans le port; et le poète ajoute : « Là, pour premier présage, s'of«frent à mes regards quatre coursiers blancs «comme la neige qui paissaient au loin dans la «prairie. Anchise alors: « 0 contrée hospitalière «pour les Troyens, la guerre, voilà ce que tu an» nonces; pour la guerre on dresse les coursiers; «c'est de la guerre qu'ils nous menacent; ces fiers «quadrupèdes apprennent eux-mêmes à s'atte«ler au char, à porter d'accord le joug qui les en» chaîne et le frein qui les dompte; cette harmo«nie est un augure de paix.» Alors nous adressons » notre hommage à la déesse aux armes retentis

. Nous partions; et déjà par mille eri» de joie Nous menacions de loin les rivages de Troie.

Iphig. en Autxdr.

» santes, à Pallas, qui la première nous reçut triom«phants de joie. Réunis devant ses autels, nous «couvrons nos têtes du voile phrygien; et fidèles »au plus important des ordres d'Hélénus, nous » brûlons un encens pur en l'honneur de Junon, «protectrice d'Argos. »

Telle est la solennité qui conviendrait au moment où les Troyens descendent sur les rivages de l'Italie. Quel étonnement n'éprouvons-nous pas en ne voyant, à la place du généreux enthousiasme d'un peuple choisi par les dieux, que les soins vulgaires d'un équipage empressé de se procurer du feu et de chercher de l'eau! Il est difficile d'excuser cette sécheresse de détails dans une circonstance si grande. On peut objecter que Virgile a réservé les ornements nécessaires que nous lui demandons, pour le moment où Énée, averti par l'accomplissement de l'une des prédictions d'Anchise, reconnaît et salue la terre promise à ses destinées. Nous verrons si cette scène pourra répondre à notre attente; mais quand le poète la satisferait entièrement, il manquerait toujours ici quelques signes éclatants des transports du peuple troyen à l'aspect de l'Italie.

Voici ce que son propre génie et la fidèle observation des mœurs ont suggéré au Tasse pour une situation pareille à celle que Virgile n'a que légèrement ébauchée:

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