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» Quand commenceras-tu tes prières, tes veux? » Parle : c'est à ce prix que parleront mes dieux, » Et que s'ébranleront ces portes redoutables. » Elle dit, et se tait. A ces sons formidables Il frémit, il s'écrie : « O divin Apollon! » Toi, qu’attendrit toujours le malheur d'Ilion, » Qui des mains de Pâris perças le fier Achille; » C'est toi, qui, par la main guidant mon cours docile, » A travers tant d'écueils et tant de vastes mers, » Dont l'humide ceinture embrasse l'univers, » Et les Syrtes brûlans des rives africaines, » Et des Massyliens les peuplades lointaines, » M'as conduit sur ces bords. Enfin un sort plus doux » Nous livre sur ces bords qui fuyoient devant nous: » Termine enfin ici les malheurs de Pergame! » Et vous, déesses, dieux, que le fer et la flamme

Ont enfin délivrés de ces fameux remparts, » Dont la gloire importune offensoit vos regards,

Applanissez pour nous la mer et les obstacles,

Dégagez, il est temps, la foi de nos oracles. » Et toi, sainte prêtresse, accorde-nous enfin » Ce que depuis long-temps m'accorde le Destin, » Et fixe en ces climats notre fortune errante ! » Pour prix de ce bienfait ma main reconnoissante » Bâtira d'un beau marbre un somptueux séjour » A la reine des nuits, au dieu brillant du jour :

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» De tes accens sacrés et de tes saints mystères, » Là, des hommes choisis seront dépositaires : » J'en fais ici le væu. Mais aux vents indiscrets » Ne va pas confier tes éternels décrets, >> Graver l'ordre des dieux sur la feuille mobile: » Parle, parle toi-même! » Il dit, et la Sibylle De son antre profond, terrible, l'ail en feu, Impatiente encor, lutte contre le Dieu. Plus elle se débat, et plus il la tourmente, S'imprime dans son cœur, sur sa bouche écumante, Façonne son maintien, ses paroles, ses traits, Et lui souffle des sons dignes de ses décrets. D'elles-mêmes alors les cent portes s'ouvrirent, Et ces accens sacrés dans les airs retentirent : « Fais taire tes frayeurs, chef d'illustres bannis, » Oui, sur les flots enfin tes malheurs sont finis. » Mais que la terre encor te garde de tempêtes ! » Oui, je les garantis tes illustres conquêtes : » Les Troyens obtiendront les champs de Latinus, » Mais à quel prix sanglant ils seront obtenus! » Je vois, je vois la guerre et le meurtre et la rage, » Et le Tibre effrayé regorgeant de carnage.

Là, de Bellone encor tu verras le drapeau, » Un nouveau Simoïs, un Achille nouveau, » Né, comme le premier, du sang d'une déesse. » Là, de Junon encor la haine vengeresse

» Des Troyens dévoués suivra partout tes pas. » Contre elle, quels secours n'imploreras-tu pas? » Vain espoir! ton destin poursuit partout sa proie: » Une autre Hélène encor embrase une autre Troie; » Ton malheur vient encor d'un hymen étranger. » Toi, conserve un cæur ferme au milieu du danger: » Un bonheur imprévu t'attend dans ta détresse, » Tes premiers défenseurs te viendront de la Grèce. » Ainsi de l'antre saint la prophétique horreur Trouble sur son trépied la prêtresse en fureur. Ainsi le dieu terrible aiguillonnant son ame, La perce de ses traits, l'embrase de sa flamme, Répand sur ses discours sa sainte obscurité, Et même en l'annonçant, voile la vérité. Enfin sa rage tombe, et son délire cesse. Énée alors reprend : « O sublime prêtresse ! » De mon triste avenir ces terribles tableaux, » Ces aspects menaçans, ne me sont pas nouveaux. » Cent fois, anticipant ma pénible carrière, » J'ai tout prévu; mais vous, exaucez ma prière ; » Puisque s'ouvre en ces lieux la porte de Pluton, » Que ce lac communique au sombre Phlégéthon, » Que d'un père chéri je revoie au moins l'ombre: » Vous-même guidez-moi dans cet abîme sombre. » Hélas! parmi les morts, et le fer et les feux, » Tout fier de me courber sous ce poids glorieux,

» Et des traits ennemis évitant la poursuite, » A la Grèce en fureur j'échappai par la fuite; » Et lui, foible et penché sous le fardeau des ans, » Sous un ciel orageux, sur les flots menaçans, » Accompagnant son fils sur des rives lointaines, » Partageoit à la fois, et consoloit mes peines. » Son ordre exprès m'envoie à vos sacrés lambris; » Ayez pitié du père, ayez pitié du fils! » Hécate sur ces lieux vous remit sa puissance : » Ne trahissez donc point ma pieuse espérance. » Orphée a pu jadis, grâce à ses doux accords, » Descendre encor vivant dans l'empire des morts. » Tour à tour revoyant, et perdant la lumière, » Pollux aux bords du Styx va remplacer son frère.

Conterai-je Thésée, Alcide, et tous les noms » Des demi-dieux admis dans ces gouffres profonds? » Comme eux, de Jupiter j'ai reçu la naissance:

Ayant les mêmes droits, j'ai la même espérance. » Ainsi le fils des dieux, une main sur l'autel, Demande une faveur au-dessus d'un mortel. La prêtresse répond : « O l'espoir de ta race! » Sais-tu bien ce qu'ici demande ton audace? » Il n'est que trop aisé de descendre aux enfers, » Les palais de Pluton nuit et jour sont ouverts; » Mais rentrer dans la vie, et revoir la lumière, v Est un bonheur bien rare, un væu bien téméraire.

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» Le Destin n’accorda ce privilège heureux » Qu'à peu de favoris, issus du sang des dieux. » Le passage est fermé par des forêts profondes, » Le Cocyte à l'entour roule ses noires ondes. » Mais si tels sont tes voux, si ton pieux amour » Veut passer l’Achéron qu'on passe sans retour, » Écoute mes leçons : dans la nuit ténébreuse, » Dont un bois vaste entoure une vallée ombreuse, » D'un rameau précieux se cache le trésor; » L'or brille sur sa tige, et son feuillage est d'or.

Là, préside des dieux l’auguste souveraine; » Mais nul ne peut percer cette nuit souterraine,

Qu'il n'ait de ce rameau cueilli le riche don » Que demande en tribut l'épouse de Pluton. » On a beau l'arracher au tronc qui le possède, » Soudain un rameau d'or au rameau d'or succède,

Et, toujours reproduit, le précieux métal » Rend à l'arbre immortel son luxe végétal. » Toi donc, perçant des bois la nuit silencieuse, » Va chercher, va cueillir la branche précieuse: » Si dans les sombres lieux t'appelle le Destin, » Docile, d'elle-même elle suivra ta main : » Autrement, aucune arme, aucune main mortelle » Ne pourroit triompher de sa tige rebelle. » C'est peu : tandis qu'ici tu consultes les dieux, >> De l'un de tes amis la mort ferme les yeux,

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