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Et de vos dents de lys, ivres de cruauté,
Où la lune affligée a figé sa clarté,

Et de vos ongles fous, fleuris de jeunes roses,
Déchirez savamment, avec d'exquises pauses
Pleines de doux regrets, pleines de chers baisers,
Mes muscles et mes nerfs toujours inapaisés,
Jusqu'au jour, ô Madone, où vos lèvres trop gaies
Presseront vainement les lèvres de mes plaies.

AMITIÉ

Mon ami le plus cher ne m'a pas appelé
Bâtard, faussaire, escroc ni proxénète infâme.
Comme je suis très pauvre, il ne m'a pas volé ;
Comme je suis garçon, il n'a pas pris ma femme.

Il ne m'a pas poussé dans un puits; il n'a pas
Mêlé de l'arsenic dans mon vin. Magnanime:
Il eût pu m'étouffer entre deux matelas,
La peur des tribunaux l'a préservé du crime.

Même il a hasardé la générosité,

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Le brave homme, jusqu'à ne pas prendre pour cible Mon crâne ou pour fourreau ma gorge. Sois sensible

A cette hyperbolique et burlesque bonté,
O mon cœur; dans l'oubli noyons l'irréparable,
Et sous un lourd pardon broyons ce misérable.

STERCORAIRES

A la face du ciel, chez les peuples du Gange,
Toutes les saletés des villes sans égout

Pour la mouche et le ver délicieux ragoût
Bavent sur le pavé leur innommable fange.

Des tas de détritus et de déjections

Où dans l'ordure luit la blancheur des cadavres, Forment des continents de caps mous et de havres Qu'un liquide puant baigne d'infections.

Bouses, fumiers malsains, carcasses et charognes
Brasillent au soleil qui fait fumer leur jus.
Les vautours vidangeurs et les aigles goulus
Disputent ce festin aux macabres cigognes.

Puis, repus de poisons, loin des lieux habités,
Ils cherchent pour mourir les hauts monts solitaires.
Les poètes aussi, pareils aux stercoraires,
Mangent les excréments des boueuses cités.

Les intestins chargés de pourriture humaine,
Dont le venin leur brûle et leur corrompt le sang,
Sur leurs Himalayas ils crèvent en poussant
Un effroyable cri de douleur et de haine.

MER ROUGE

Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin,
Cette nuit j'ai noyé le spleen qui me consume
Dans les flots cramoisis d'un océan de vin.

J'ai bu. Pour me soûler j'ai bu jusqu'au matin
Le bourgogne entêtant dont la vapeur embrume
Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin.

Et voici qu'ivre-fou, liquide pèlerin,

Mon corps danse au hasard, fouetté de rose écume, Dans les flots cramoisis d'un océan de vin.

Point de bords. Un ciel rond qu'interrogent en vain Dans la viduité de sa vaste amertume

Les yeux ensanglantés de pourpre et de carmin.

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